
Au moment où les négociations sur le Sahara occidental sont revenues au centre de l’attention américaine, à la faveur de la récente réunion de Madrid et des préparatifs qui l’ont précédée, il est apparu que l’événement, dans son essence, dépassait le simple statut d’une nouvelle étape dans un processus onusien familier. Il donnait plutôt le signal que le dossier évolue progressivement d’un « conflit différé » vers une « solution possible », portée par une logique géopolitique claire qui privilégie la faisabilité plus que l’achèvement formel de la construction juridique. La dernière résolution des Nations unies, quelle que soit sa formulation officielle, ne se présente pas tant comme un jugement définitif que comme un cadre préparant le terrain à certaines options tout en en écartant d’autres, conférant à certaines approches la capacité d’avancer en fonction des équilibres de pouvoir et des intérêts des partenaires, au premier rang desquelles l’option de l’autonomie, aujourd’hui présentée comme la solution la plus proche du réalisme politique.
Dans ce contexte, la question de la Mauritanie dans ce processus devient d’abord une question de positionnement avant d’être une question de prise de position. La Mauritanie n’a jamais été historiquement absente de la table de ce dossier, mais elle se trouve aujourd’hui face à un moment différent, où la nature même de la participation évolue. En effet, le passage à une logique de « mise en œuvre » signifie que chaque acteur sera désormais évalué à l’aune de sa capacité à maîtriser les points sensibles et à garantir la stabilité sur le terrain, plutôt qu’à travers l’éloquence de son discours ou son attachement aux slogans. Dès lors, la neutralité mauritanienne cesse d’être un simple refus de s’aligner pour devenir une ressource négociable, susceptible d’être convertie en gains concrets si elle est intelligemment mobilisée dans le cadre d’un ensemble d’intérêts précis liés à la sécurité des frontières terrestres et maritimes, à l’économie de la région de Nouadhibou, à la fluidité et à la régulation des corridors commerciaux, ainsi qu’à la prévention de la transformation de la bande sud-ouest en une zone de vulnérabilité permanente faisant peser sur la Mauritanie le coût de la stabilité sans contrepartie.
Si les États-Unis poussent vers l’option de l’autonomie en tant qu’issue géopolitique permettant de dénouer une impasse durable en Afrique du Nord-Ouest, la même logique géopolitique ouvre à la Mauritanie une fenêtre revendicative différente des revendications territoriales directes. Celle-ci repose sur l’idée d’un « arrangement transitoire spécifique » concernant la zone de La Güera et du cap Nouadhibou, intégré dans les mécanismes de suivi et de garantie comme faisant partie du coût de la solution. Il ne s’agit évidemment pas ici de ressusciter les cartes de 1975 ni d’entrer dans une compétition souverainiste susceptible de perturber le processus, mais d’établir une réalité simple dans le langage des intérêts : lorsqu’une solution progresse selon une logique de faisabilité, l’État qui assume le fardeau des frontières est en droit d’exiger une contrepartie fonctionnelle claire, écrite et mesurable, garantissant que le « réalisme » ne se traduise pas à ses dépens.
La transformation géopolitique du processus de règlement et la signification de l’autonomie comme option de puissance
Le dossier du Sahara occidental ne suit plus aujourd’hui la même logique que durant les décennies précédentes, où l’ONU gérait le temps et maintenait la porte entrouverte à des options contradictoires sans imposer aux parties le coût d’une décision réelle. Ce qui se profile après la récente résolution onusienne et la réunion de Madrid sous parrainage américain est un passage progressif de la « gestion du conflit » à la « gestion du règlement », autrement dit d’une économie du gel à une économie de l’exécution. Cette transition n’est pas produite par le droit en lui-même, mais par les équilibres de pouvoir, les dynamiques régionales et les intérêts des partenaires internationaux, qui perçoivent désormais ce dossier comme un nœud entravant la construction de la stabilité en Afrique du Nord-Ouest et perturbant des priorités plus larges liées à la sécurité du Sahel, au contrôle des migrations, à la sécurisation des routes commerciales et à la reconfiguration des partenariats énergétiques et maritimes sur la façade atlantique.
Dans ce cadre, l’approche de l’autonomie doit être comprise comme un instrument visant à réduire « l’ambiguïté souveraine » plutôt qu’à la trancher définitivement sur le plan théorique. Elle cherche à fermer l’espace d’incertitude qui permet la répétition des crises et la résurgence des tensions au gré des évolutions régionales et internationales. Elle apparaît aujourd’hui comme la solution la moins coûteuse pour le système international, car elle permet de produire une formule de stabilité commercialisable auprès des centres de décision occidentaux, compatible avec la réalité du terrain façonnée par le Maroc au fil du temps, et susceptible, dans le même temps, d’être présentée comme une concession politique garantissant une représentation locale des Sahraouis et atténuant les objections de leurs alliés, même si les questions juridiques demeurent en profondeur. Ainsi, le « réalisme » devient le critère décisif de l’arbitrage pratique, privilégiant ce qui préserve la stabilité et réduit les risques de tensions au détriment de ce qui se limite à la cohérence formelle avec des textes abstraits.
Cette dynamique tire sa force du fait que les puissances qui la soutiennent ne considèrent pas ce dossier comme isolé, mais comme une composante d’une recomposition plus large de l’Afrique du Nord-Ouest en tant que zone charnière entre la Méditerranée, le Sahel et l’Atlantique. Dans cette configuration, l’Algérie et le Maroc apparaissent comme deux pôles concurrents dans la définition de l’espace régional, tandis que la Mauritanie émerge comme un point d’ancrage stratégique en tant que porte d’accès du Sahel vers l’Atlantique. Le Sahara occidental devient ainsi un espace de transit et de positionnement stratégique plutôt qu’un simple différend frontalier classique. Le retour des consultations sous parrainage américain, même sous une forme diplomatique traditionnelle, traduit la volonté de réduire les marges de manœuvre permettant la perpétuation du conflit et de produire des solutions intermédiaires applicables, afin de réduire les frictions et de sécuriser les corridors stratégiques.
Dans cette perspective, l’autonomie, en tant qu’option géopolitique, implique deux réalités fondamentales pour la Mauritanie. Premièrement, le processus ne demande plus aux États voisins leur « position morale », mais leur « fonction » dans la garantie de la stabilité après le règlement. Deuxièmement, le passage à la phase d’exécution produira inévitablement des gagnants et des perdants, non seulement à travers les cartes officielles, mais aussi à travers les arrangements sécuritaires, économiques et logistiques négociés en marge des accords, c’est-à-dire dans l’espace où la Mauritanie peut agir intelligemment si elle démontre sa capacité à gérer les points sensibles et à contribuer activement à la stabilité régionale.
Le paquet mauritanien possible : de la neutralité à un « statut spécial » transitoire pour La Güera
Si la transformation géopolitique du processus de règlement favorise des solutions applicables plutôt qu’un règlement juridique définitif, la Mauritanie n’est pas contrainte de choisir entre une neutralité passive et une revendication souveraine perturbatrice. L’espace le plus intelligent se situe entre les deux, où la neutralité peut être transformée en levier négociable. Historiquement, la neutralité mauritanienne n’était pas seulement un choix moral, mais une stratégie visant à réduire les coûts après l’expérience de la guerre, à protéger la stabilité intérieure et à éviter d’être entraînée dans un conflit prolongé. Mais lorsque le processus entre dans une phase d’exécution, la neutralité seule devient insuffisante, car elle risque d’exclure la Mauritanie des arrangements post-règlement tout en lui imposant ultérieurement des responsabilités sécuritaires et logistiques sans contrepartie.
Dans ce contexte, la diplomatie mauritanienne devrait orienter sa participation vers la maximisation des « gains fonctionnels » plutôt que des « gains souverains ». La Mauritanie n’a pas besoin de rouvrir les cartes de 1975 ni de raviver les logiques de partition, mais elle dispose de suffisamment d’arguments historiques et géographiques pour revendiquer une compensation fonctionnelle claire, traduisant le fardeau des frontières en garanties concrètes.
Ainsi, la Mauritanie pourrait proposer un « statut spécial transitoire » pour la zone de La Güera, non pas comme une revendication territoriale, mais comme un mécanisme fonctionnel permettant de sortir cette zone de son ambiguïté actuelle. Ce statut devrait inclure trois dimensions essentielles :
1. Une dimension sécuritaire, fondée sur des arrangements clairs de surveillance maritime et terrestre, d’échange d’informations et de régulation des mouvements.
2. Une dimension économique et logistique, reliant la zone à l’économie de Nouadhibou et garantissant à la Mauritanie une part légitime des retombées économiques.
3. Une dimension de gouvernance, intégrée dans les mécanismes internationaux de suivi, afin de garantir la durabilité et l’applicabilité des arrangements.
Cette approche permettrait à la Mauritanie d’obtenir des gains concrets sans remettre en cause sa neutralité, en se positionnant comme un acteur de stabilité plutôt que comme un acteur de rivalité souveraine.
Conclusion
Ainsi, la réunion de Madrid ne représente pas pour la Mauritanie une simple participation protocolaire, mais un moment où la reconfiguration géopolitique ouvre de nouvelles opportunités et de nouveaux risques. La neutralité mauritanienne peut rester un facteur passif et coûteux, ou devenir un capital stratégique productif si elle est transformée en levier négociable structuré autour d’intérêts concrets.
Dans cette logique, la Mauritanie peut affirmer qu’elle ne cherche ni à rouvrir le conflit ni à élargir sa souveraineté, mais à garantir que ses intérêts fondamentaux — la sécurité de ses frontières, la stabilité de ses espaces maritimes et le développement de l’économie de Nouadhibou — soient intégrés dans toute solution durable.
Centre Awdaguste d'études régionales



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