
Les propos du général à la retraite Lebatt Ould El-Mahiouf, qui a occupé des fonctions militaires hautement sensibles, dépassent largement le cadre du simple commentaire circonstanciel pour s’imposer comme un fait analytique appelant une lecture approfondie.
En rompant avec le silence traditionnel des officiers retraités et en abordant des questions d’une extrême sensibilité — telles que les capacités d’armement de l’armée et la problématique de la souveraineté territoriale pleine et entière —, il ne se contente pas d’une critique technique. Il pose, au contraire, le doigt sur des constantes longtemps considérées comme des lignes rouges dans le discours officiel. Cette audace s’exprime avec une acuité particulière lorsqu’il qualifie le coup d’État de 1978 — présenté par la narration officielle du pouvoir comme un tournant réformateur — d’événement aux conséquences « catastrophiques », portant ainsi atteinte à l’un des piliers de la légitimité historique du régime.
Si certaines lectures tendent à interpréter ces déclarations comme une manœuvre personnelle visant des gains symboliques ou une tentative de capter l’attention du pouvoir, une analyse plus fine suggère que l’homme pourrait être le porte-voix d’un courant plus large au sein même de l’institution militaire. Plusieurs observateurs estiment qu’il reflète, peut-être, les orientations d’une frange d’officiers plus jeunes, attachés au caractère intangible des dispositions constitutionnelles protégées, et regardant avec une extrême réserve — sinon un rejet assumé — toute tentative de contournement. C’est dans cette perspective que les propos de Ould El-Mahiouf sur « l’atteinte aux clauses verrouillées » prennent toute leur portée : ils ne s’inscrivent pas dans une opposition politique classique, mais émanent du cœur même de l’institution censée garantir la pérennité du système.
Ces déclarations interviennent à un moment d’une sensibilité extrême, alors que le régime en place semble s’inscrire dans une phase d’anticipation de l’après-mandat, cherchant — selon nombre d’analystes — une formule consensuelle lui assurant une « sortie sécurisée ». Dans ce contexte, le rejet catégorique de toute révision constitutionnelle par une figure militaire respectée telle que Ould El-Mahiouf résonne comme un avertissement solennel. Il indique clairement que toute tentative de contournement de la Constitution pourrait ouvrir la voie à des scénarios imprévisibles. Ainsi, le discours du général déplace l’équation : d’un affrontement classique entre le pouvoir et ses opposants politiques, on glisse vers une configuration autrement plus complexe, où s’entrelacent enjeux institutionnels, normes constitutionnelles et calculs de survie politique.
La gravité de ces prises de position ne réside pas uniquement dans l’embarras qu’elles causent à un pouvoir parvenu, un temps, à discipliner la scène politique, mais surtout dans ce qu’elles révèlent de possibles fissures au sein du pilier réputé le plus solide. Elles laissent entrevoir une remise en question du « pacte silencieux » liant le régime à l’une de ses institutions clés, en particulier de la part d’une nouvelle génération pour laquelle toute régression vers la Mauritanie d’avant 2005 est catégoriquement inacceptable. L’ensemble de ces éléments confère aux propos du général, en ce moment précis, une portée qui dépasse de loin l’expression d’une opinion individuelle : ils constituent le signe avant-coureur de l’entrée du pays dans un tournant inédit, marqué par des doutes profonds et des défis institutionnels majeurs.
Dr. Meme ABDALLAHI



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