SNAAT : 55 millions MRU engloutis dans la boue du formalisme et du silence ministériel ‏

La Société Nationale d’Aménagement Agricole et de Travaux (SNAAT),  créée pour construire des barrages, tracer des pistes et rendre la terre féconde, et qui, au fil des ans, s’est enlisée dans la boue du formalisme, de la complaisance et du réflexe d’excuse.
La Cour des comptes , dresse un portrait clinique : retards de paiements sans pénalités, marchés fractionnés pour contourner les seuils légaux, contrats de location renouvelés huit fois sans base juridique, factures sans TVA, fournisseurs sans identifiant fiscal, absence de procès-verbaux de réception, engins obsolètes et factures d’entretien inexistantes. Le diagnostic n’est plus celui d’une dérive ponctuelle : c’est une désarticulation systémique.

Les chiffres sont accablants : plus de 55 millions MRU de déficit en 2022, un parc d’équipements dont 83 % sont hors service, une couverture des besoins réduite à 7 % en 2023, des véhicules loués pour 32 millions MRU — soit la moitié de leur prix d’achat neuf — et des pénalités de retard non réclamées pour plus de 3,8 millions MRU.

Puis vient la réponse du ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire , vêtue du ton cérémoniel de la responsabilité abstraite. Elle s’ouvre par une révérence : « J’ai lu avec attention le rapport de contrôle concernant la SNAAT… en respect de nos obligations légales et morales, et en alignement avec la volonté politique suprême. » Le ton est noble. Mais l’aveu vient aussitôt : « En principe, nous n’avons rien à ajouter aux réponses fournies par l’organe exécutif de la Société. » Rien à ajouter. Tout est dit — ou plutôt tout est évité.
L’État se contente ici d’un "principe" pour justifier son retrait. Le ministre, dépositaire de la tutelle et garant de la discipline administrative, s’efface derrière les cadres qu’il supervise. Ce qui aurait dû être un acte d’autorité devient un geste d’abdication polie.

Il promet ensuite, avec la rhétorique lissée des communiqués, une " attention particulière " aux manquements constatés : conservation des documents, documentation des réceptions, limitation des renouvellements de contrats. Il veillera, dit-il, à " remédier à toutes les insuffisances observées ". La formule est belle ; mais elle appartient à ce lexique de l’administration qui promet tout pour ne rien définir. Rien ne dit comment, ni quand, ni avec quelles sanctions. La réforme se dissout dans la syntaxe.
Et comme pour exorciser la critique, le ministre ajoute :  " Nous espérons que ces observations ne s’élèveront pas à un niveau de gravité…" Ainsi, la gravité devient une question d’espérance, non de contrôle. Ce n’est plus l’administration qui évalue les fautes ; c’est le sort, ou la clémence de la Cour, qu’on invoque. On ne corrige pas l’erreur : on souhaite qu’elle ne soit pas trop grave.

Cette phrase — anodine en apparence — dit tout. Elle dit la peur du scandale plus que la soif de vérité. Elle dit la culture d’un État qui espère que ses manquements passent entre les gouttes du droit. Elle dit ce rapport  à la responsabilité : on ne répond pas, on prie. Le ministre promet de " travailler rigoureusement avec les gestionnaires " , mais l’emploi du futur, comme dans les contes, suspend la rigueur à demain . 

Pendant ce temps, la Cour des comptes continue de nommer ce que l’État enjolive. Elle montre que les contrats dépassent les durées maximales prévues, parfois de cinq ans ; que les renouvellements tacites violent l’article 3 du décret 2022-083 ; que la location d’un camion benne ou d’une chargeuse coûte plus cher que sa valeur marchande ; que la TVA, oubliée dans les factures, prive l’État de près d’un million MRU ; que les marchés échappent à l’enregistrement et que les droits de 2 % dus au Trésor ne sont jamais versés ; que les marchés de sous-traitance sont scindés pour éviter la procédure concurrentielle ; et que la flotte de la SNAAT, censée soutenir la politique agricole, ne couvre que 7 % des besoins réels du pays.
Ce n’est plus une irrégularité, c’est un modèle économique de la dérogation.

Et le ministre, dans un dernier sursaut de sincérité, écrit : " Toutefois, ces contraintes ne peuvent en aucun cas justifier des fautes de gestion ou une mauvaise gouvernance."  Cette phrase sauve la forme, mais condamne le fond. Car si les contraintes ne justifient rien, alors tout le reste du texte devient une justification déguisée. Le ministre se contredit par élégance : la phrase est droite, mais la conviction chancelle.

Ce dialogue entre la Cour et le ministère ressemble à une pièce à deux voix : d’un côté, la rigueur glacée de la comptabilité publique ; de l’autre, la langue chaude du pouvoir, tissée de précautions et de fidélités.
La Cour parle chiffres, le ministre répond symboles. La première dit : " Non-application de la TVA, 939 464 MRU."  Le second répond :  " Volonté politique suprême." 
La première dit : " Engins obsolètes, 83 % hors service." Le second répond : " Contraintes nombreuses."
La première dit : " Absence de procès-verbaux."  Le second répond : " Nous veillerons."
Et ainsi, sous le vernis du dialogue institutionnel, s’installe un soliloque national où chacun parle pour ne pas entendre .

La vérité, pourtant, est simple : la SNAAT est devenue une fiction administrative, une coquille bureaucratique où la gestion s’improvise et où la reddition des comptes s’écrit au conditionnel. Le rapport de la Cour n’accuse pas, il témoigne. Il met au jour une pathologie chronique : celle d’un État qui croit encore qu’une phrase bien tournée vaut un bilan équilibré. Pendant que la rhétorique ministérielle se réfugie derrière la " volonté suprême", les engins se rouillent, les barrages se craquellent, les factures s’accumulent, et la souveraineté alimentaire se dissout dans la poussière des chantiers arrêtés.

On aurait voulu que la réponse du ministre tranche, réforme, réveille ; elle apaise, détourne, attend. Elle parle de moralité mais oublie la responsabilité. Elle se réclame de la " volonté politique suprême" ,  mais cette volonté, si elle ne se traduit pas en actes, devient une transcendance .

Ainsi, la lecture de ce rapport devient plus qu’un audit : c’est une méditation sur la mécanique du déni institutionnel. Le langage du pouvoir, dans sa beauté formelle, fonctionne ici comme une digue verbale contre le torrent de la réalité. Mais la boue finit toujours par franchir les mots. La SNAAT ne tombera pas par manque d’eau, mais par excès de discours.
Et au fond, le seul vrai barrage qu’elle ait vraiment construit , c’est celui du langage .

 

mohamed Ould Echrive

جمعة, 10/10/2025 - 11:02