Le transporteur de boue : parabole des voix muselées

Dans le lexique pastoral, une scène triviale se mue en mythe : celle du transporteur de boue. Un homme avance avec sa file d’ânes. Chacun, muselé par un sac qui lui couvre la tête, reçoit son fardeau d’argile humide. Ils marchent, dociles, incapables de voir ce qu’ils portent ni vers quel horizon ils s’avancent.

Tout enfant mauritanien a contemplé pareille succession. Peu ont compris que derrière ce tableau rustique se cache une vérité . Car ce mutisme des bêtes n’est pas nature mais contrainte. Le sac, c’est le bâillon sur la parole citoyenne, c’est la censure sur l’imaginaire collectif, c’est le verrou sur la créativité de l’élite. 

Le Professeur Gourmo Abdoul Lô , dans un texte qui fera date, a donné un noveau concept : les provocateurs. Figures multiples, surgies de tous les milieux, ils avancent masqués mais unis dans leur dessein : envenimer la scène, semer la discorde, nourrir les fractures. Leur arme n’est pas la vérité mais sa falsification, non pas la lucidité mais la rumeur. Ils prospèrent dans le vide, dans l’absence d’une parole authentique des institutions, dans le silence d’élites trop souvent occupées à des querelles byzantines.

Ainsi, à la manière du transporteur de boue, ces provocateurs chargent un à un leurs bêtes de mensonges et de haine. Les intellectuels patriotes, muselés par la lassitude et la peur de la stigmatisation, deviennent des porteurs aveugles d’un fardeau qu’ils n’ont pas choisi.

Mais la parabole n’est pas condamnation : elle est avertissement et appel. Car le poids n’est pas fatalité. Il suffirait d’ôter les sacs. De libérer les têtes et les voix. Alors l’âne redeviendrait regard, le silence redeviendrait parole, et la marche redeviendrait direction. L’unité nationale n’a pas besoin de muselières, mais d’un surcroît de vérité.

Les intellectuels de la diaspora, souvent accusés tantôt d’idéologie, tantôt d'avocat du diable, tantôt de connivence avec quelque service invisible, ne portent en réalité qu’une encre d’attachement et d’impuissance mêlés. Ils écrivent pour calmer la fièvre, mais leur plume est aussi morsure : elle marque la page d’une vérité que nul bâillon ne peut effacer.

Mettre un provocateur en prison ne règle rien. Il faut remonter à la source : qui parle à travers lui ? Quel vide instrumentalise sa voix ? Quelle lassitude citoyenne transforme le direct haineux en spectacle suivi ? Derrière ces cris, il y a toujours une stratégie. La mythologie hassanienne, nous enseigne : nul ne se fatigue à crier dans le désert sans qu’une force cachée ne l’y pousse.

Alors, que faire ? Le berger  répond par sa sagesse : ôter les bâillons. Laisser voir. Laisser dire. Laisser l’élite redevenir guide, non spectatrice. Car dans cette scène banale du transporteur de boue, c’est tout un traité de philosophie politique qui s’écrit : un peuple qui refuse de marcher aveugle, une élite qui se libère du rôle de porteur muet, une société qui redécouvre que, même couverte de boue, la parole reste plus digne que le silence complice.

خميس, 02/10/2025 - 08:30