Le Njàaro, épopée sonore qui a uni Peuls et Maures

Njàaro, art héroïque des Peuls, fait partie des architectures sonores qui ne se laissent pas réduire à un divertissement. C’est un air traditionnel, une matrice épique, forgée pour chanter les rois, les guerriers, les mécènes, et pour transmettre ce que l’écriture n’avait pas encore gravé : les épopées, les lignées, la mémoire des ancêtres.

 

Njàaro n’est pas une simple louange : il est héroïque et épique. Dans ses pulsations mélodiques, il conserve l’histoire des familles peuls, il glorifie le courage, il rappelle l’honneur, il flatte quand il le faut mais sait aussi critiquer et rappeler aux puissants leurs devoirs. La voix du griot peul y est centrale : elle improvise, module, répète, s’élève ou retombe, comme une balle tirée dans l’air noir d’un soir sans lune.

 

Njàaro peut être accompagné du hoddu, ce luth peul à cordes qui concentre la mémoire des troupeaux et des pasteurs, ou du riiti, violon monocorde. Le rythme est ample, solennel, parfois lent et majestueux, parfois rapide comme une chevauchée. Ses motifs mélodiques sont cycliques, répétés, modulés, soutenus par des percussions légères qui favorisent la danse collective, comme si chaque battement de main réintégrait le corps dans la communauté.

 

Lorsque les griots maures entendirent le Njàaro, ils reconnurent dans cette pulsation une vérité qu’il fallait accueillir. Mais où la placer dans le vaste répertoire hassanien ? Elle était trop noire pour la Janba al-bayḍāʾ (voie blanche). Alors ils l’insérèrent dans "Magajouga", ce mode frontière où le noir et le blanc s’étreignent, inséparables comme le sont depuis des siècles Peuls et Maures dans l’histoire partagée de la Mauritanie.

 

Le choix de "Magajouga" n’était pas hasard : ce mode contient les plus grands chors des émirs Oulad M’barek. Dès "Gorâs", prélude noble, jusqu’à "Legrîn", "Arbaʿa fī arbaʿa", "Etbeybi", chaque pièce y est un seuil entre silence et vertige. On dit que dans "Magajouga", la tidinit peut parler dans le chor de "Jegrat" comme El-gezâna, c’est-à-dire avec la vérité des choses invisibles.

 

C’est dans ce registre qu’apparaît la légende du prince Khatry Ould Amar Ould Ely. On raconte que pour le réveiller, il fallait quarante tidinits disposées en cercle, jouant "Magajouga" comme une incantation. Ce rituel, appelé "Helet Khatry", n’était pas un simple concert, mais une liturgie où la musique servait de sceptre. Et ce fut le grand Cheikh Ould Ebache, l’homme aux ongles d’or, qui osa aller plus loin encore, inventant lors de sa nuit nuptiale avec Lale Fatma le chor nouveau de "Kerch El Hele".

 

Mais "Magajouga" n’est pas seulement gloire : il est aussi sanction subtile. Ainsi naquit "El-Zâyeg", un chor que l’on joue pour inviter un chevalier fautif à quitter la tente sans humiliation. Pas de reproche, pas de mots : seulement une spirale sonore qui dit, sans dire, "ta place est dehors". Dans l’univers des griots maures, la tidinit parle plus fort que la parole. Celui qui comprend sort avec dignité ; celui qui reste se condamne.

 

À Nioro du Sahel, un jour, le grand griot peul Bocar Cheikh affronta le maure Ahmed Ould Dendenni autour du chor "Jley Buar" en plein "Magajouga". Ce n’était pas un duel musical, mais une épreuve de légitimité. Bocar lança l’épopée avec maestria ; Ahmed répondit en transfigurant la tidinit.

 

L’histoire continua jusqu’aux temps récents. Lorsque le griot des peuls Youba Guisset rencontra le griot drs maures Lekbeid Ould Ahmed Zeidan, c’est encore le Njàaro qui servit de terrain de jeu et de défi. Youba joua comme une balle dans la nuit, noire et foudroyante. Lekbeid répondit en faisant "Takh’nâs", retenant la note dans un silence habité, puis "Tan’gâs", arrachant la corde à sa gravité. Leurs gestes, l’un soustractif, l’autre incisif, créèrent un dialogue jamais vu : une musique de contraste et d’harmonie, comme la fraternité entre Peuls et Maures, qui se disent noirs et blancs mais se reconnaissent dans une même pulsation.

 

Le Njàaro, en se mêlant à l’Azawān, a montré que la musique n’est pas un territoire fermé mais une voie initiatique où les peuples se rejoignent. Les Peuls y ont apporté la balle sonore, rapide, héroïque ; les Maures y ont ajouté la profondeur mystique de la tidinit, des chors et des témoins. Ensemble, ils ont produit une musique double, comme une ébène lumineuse.

 

Et si aujourd’hui encore le Njàaro résonne dans les tentes et les cases, c’est parce qu’il est plus qu’un air : il est une preuve que la Mauritanie se construit par la polyphonie de ses peuples, par la superposition des rythmes et des couleurs, par l’art d’unir dans un seul souffle le noir et le  Le Njàaro, épopée sonore qui a uni Peuls et Maures.

 

ثلاثاء, 30/09/2025 - 16:41