GTA : les chiffres de la responsabilité sociale font apparaître un avantage plus marqué pour le Sénégal

Bien que le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim soit présenté comme un projet transfrontalier, partagé entre la Mauritanie et le Sénégal, les données publiées sur les actions de responsabilité sociale conduites par BP et Kosmos Energy dessinent une réalité plus contrastée. À la lecture des chiffres disponibles, la région de Saint-Louis, au Sénégal, semble avoir bénéficié d’interventions plus importantes, plus diversifiées et plus largement réparties que celles destinées à N’Diago, en Mauritanie.

 

Cette observation ne signifie pas que la Mauritanie aurait été exclue des programmes sociaux liés au projet. Des actions ont bien été réalisées, notamment dans les secteurs de l’eau, de la pêche, de la santé et de l’éducation. Mais la comparaison des montants, de la nature des projets et de leur couverture géographique laisse apparaître un déséquilibre en faveur du Sénégal.

 

Kosmos : un écart financier en faveur du Sénégal

 

Les chiffres publiés par Kosmos Energy offrent un premier indicateur de ce différentiel. En 2025, les dépenses sociales de la société au Sénégal se sont élevées à 2,056 millions de dollars, contre 1,296 million de dollars en Mauritanie. L’écart atteint donc 760 000 dollars en faveur du Sénégal, soit près de 59 % de plus que le montant consacré à la Mauritanie sur la même année.

 

La même tendance se retrouve en 2024. Kosmos avait alors déclaré 1,137 million de dollars de dépenses sociales au Sénégal, contre 723 000 dollars en Mauritanie, soit un différentiel de 414 000 dollars, équivalant à environ 57 % de plus pour le Sénégal.

 

 

BP : des projets plus lourds et plus documentés à Saint-Louis

 

Du côté de BP, le déséquilibre apparaît moins à travers une comparaison directe annuelle que par la nature et l’ampleur des projets documentés. Dans la seule région de Saint-Louis, les chiffres disponibles font état d’une contribution sociale d’environ 1,7 milliard de francs CFA en 2023, à laquelle s’ajoutent près de 334,9 millions de francs CFA de paiements environnementaux.

 

En Mauritanie, BP indique avoir engagé plus de 6,9 millions de dollars dans les investissements sociaux depuis 2018. La comparaison : le chiffre mauritanien est cumulatif et couvre plusieurs années, tandis que le montant sénégalais concerne une seule année et une zone précise. Mais cette différence de présentation pose, en elle-même, une question de transparence.

 

 

Éducation : des infrastructures plus lourdes côté sénégalais

 

Dans le secteur de l’éducation, les interventions réalisées au Sénégal ont concerné la construction, la réhabilitation et l’équipement de 11 écoles primaires dans les zones de Saint-Louis et de Gandon, en plus de la distribution de 1 700 kits scolaires en 2024.

 

La réhabilitation de l’école Ablaye Khaly Mbengue, à Guet Ndar, représente à elle seule un investissement de 450 millions de francs CFA. L’établissement comprend 12 salles de classe, une salle des enseignants et une salle informatique.

 

En Mauritanie, les chiffres disponibles mentionnent la distribution de 2 500 kits scolaires à 17 écoles de la commune de N’Diago, ainsi que des réhabilitations scolaires et des activités de renforcement des capacités. Ces actions sont utiles, mais elles apparaissent moins lourdes en termes d’infrastructures et de coût que les projets éducatifs documentés à Saint-Louis, notamment l’école de Guet Ndar.

 

 

Environnement marin : un projet sénégalais sans équivalent en Mauritanie

 

L’écart le plus net concerne l’environnement marin. Au Sénégal, les partenaires du projet GTA financent un projet de récifs artificiels au large de Saint-Louis, pour un montant estimé à 3,2 milliards de francs CFA. Le projet comprend 10 groupes récifaux, avec pour objectif de favoriser la régénération des ressources halieutiques, de protéger la biodiversité marine et de soutenir la pêche artisanale.

 

Un tel projet représente une intervention majeure, à la fois par son coût et par son impact potentiel. À ce stade, les données disponibles ne font pas apparaître en Mauritanie un projet environnemental marin comparable, ni par son volume financier ni par son ambition, alors même que les communautés côtières mauritaniennes, notamment les pêcheurs de N’Diago, se trouvent elles aussi dans la zone d’influence directe du projet gazier.

 

 

Pêche : une offre plus diversifiée à Saint-Louis qu’à N’Diago

 

Dans le secteur de la pêche, les interventions au Sénégal couvrent plusieurs segments de la chaîne de valeur. Les femmes actives dans la transformation des produits halieutiques ont bénéficié de 155 bacs, de 30 claies de séchage et de 200 tenues de travail. Un fonds de microcrédit a également profité à 210 personnes dans les zones de la Langue de Barbarie et de Gandon.

Un projet de conteneurs frigorifiques a en outre été lancé, avec deux conteneurs de 40 pieds à Goxxu Mbacc et quatre autres prévus à Guet Ndar.

 

En Mauritanie, un pôle de pêche a été inauguré à N’Diago. Il comprend une route compactée, une rampe d’accès à la mer, 24 magasins de taille moyenne, 9 grands magasins, des conteneurs frigorifiques et des équipements de sécurité. 225 pêcheurs ont également bénéficié d’une formation sur la sécurité en mer.

 

Ces interventions restent concentrées autour de N’Diago. À Saint-Louis, les actions paraissent plus diversifiées : elles ciblent les pêcheurs, les femmes transformatrices, le stockage, la conservation par le froid, la sécurité et le microcrédit.

 

 

Entrepreneuriat : des chiffres plus larges au Sénégal

 

Dans le domaine de l’entrepreneuriat, les données disponibles montrent également une couverture plus large côté sénégalais. 666 femmes et 207 jeunes ont bénéficié d’activités de sensibilisation et de formation. À cela s’ajoutent 250 élèves issus de cinq établissements scolaires, ainsi que l’appui à 30 groupements féminins ou petites et moyennes entreprises pour l’organisation et l’accès au marché.

 

En Mauritanie, les chiffres sont principalement centrés sur la microfinance et l’épargne communautaire à N’Diago. Le montant cumulé des prêts atteint 23 044 440 nouvelles ouguiyas, avec un taux de remboursement de 96 %. Le fonds d’épargne compte 680 membres.

 

Ces indicateurs sont positifs, mais ils restent moins diversifiés que la gamme d’interventions sénégalaises, qui articule formation, accompagnement économique, appui aux femmes, aux jeunes, aux élèves et aux petites structures productives.

 

 

Santé et eau : une couverture sanitaire plus étendue au Sénégal

 

Le projet d’eau potable à N’Diago constitue l’un des principaux acquis des interventions sociales en Mauritanie. D’un coût estimé à 900 000 dollars, il a permis de fournir de l’eau potable à plus de 3 000 habitants, grâce à un réservoir de 200 mètres cubes, un réseau de canalisations et une station de traitement d’une capacité de 150 mètres cubes par jour.

 

Au Sénégal, les actions de santé apparaissent toutefois plus étendues en termes d’infrastructures bénéficiaires. Elles comprennent la réhabilitation et l’équipement de la maternité de l’hôpital régional de Saint-Louis, la réhabilitation du service pédiatrique du centre de santé, la réhabilitation d’un poste de santé et d’un logement pour sage-femme à Goxxu Mbacc, ainsi que la fourniture d’ambulances, d’appareils d’imagerie, d’équipements médicaux et d’une clinique mobile pour les consultations à domicile.

 

Là encore, la différence ne réside pas dans l’absence d’actions en Mauritanie, mais dans leur concentration géographique et sectorielle. La Mauritanie dispose d’un projet d’eau ; le Sénégal bénéficie d’une couverture sanitaire plus large et plus dispersée.

 

 

Une question d’équité, pas de concurrence

 

Le problème n’est pas que le Sénégal bénéficie de projets sociaux liés à GTA. Il est partenaire du projet, et ses communautés côtières, notamment à Saint-Louis, sont directement concernées par ses impacts économiques, sociaux et environnementaux.

 

La question est plutôt de savoir si la Mauritanie bénéficie d’un niveau d’intervention comparable, en volume, en diversité et en portée territoriale.

 

Les chiffres disponibles montrent un effort social plus élevé de Kosmos en faveur du Sénégal sur les dernières années, ainsi que des projets plus structurants, plus détaillés et plus visibles de BP et de ses partenaires dans plusieurs secteurs clés.

 

 

Ce dossier pose désormais une question de transparence. La Mauritanie a besoin de données publiques, annuelles et comparables sur les interventions sociales de BP et de Kosmos dans le cadre du projet GTA.

 

Le public devrait pouvoir connaître, pour chaque pays, les montants dépensés, la nature des projets, leur coût, leur localisation, leurs exécutants, le nombre de bénéficiaires, l’état d’avancement des travaux et la part réservée aux communautés et entreprises locales.

 

Sans cette transparence, les chiffres disponibles continueront d’alimenter l’impression d’une responsabilité sociale davantage orientée vers la rive sénégalaise, tandis que la rive mauritanienne resterait moins visible, moins servie ou, du moins, moins capable de transformer le projet gazier en gains sociaux mesurables.

 

Au fond, le débat dépasse la responsabilité sociale volontaire des compagnies internationales. Il interroge l’équité dans la répartition des effets d’un projet commun, mais aussi la capacité de la Mauritanie à négocier, suivre et imposer une part plus claire et plus impactante au profit de ses communautés côtières directement affectées par le développement gazier.

 

Ahmed.H

خميس, 09/07/2026 - 17:27