Écrire sur Ould Breid El-Leil : une pensée qui dépasse l’instant

 

Écrire sur Mohamed Yehdih Ould Breideleil , ce n’est pas seulement commenter une œuvre dispersée dans le temps et les thèmes ; c’est reconstituer une pensée continue , qui traverse l’histoire africaine, l’État mauritanien, la ville, l’école, la politique et jusqu’aux gestes les plus ordinaires de la vie publique . Ce qui frappe d’emblée, lorsqu’on lit les textes de Mohamed Yehdhih dans leur continuité, c’est qu’ils ne sont jamais conjoncturels, même lorsqu’ils semblent répondre à une actualité précise . Chaque article est en réalité un fragment d’un même diagnostic général : celui d’une crise de fond, ancienne, structurelle, dont les événements ne sont que les manifestations superficielles . ..

 

Dans Indépendances africaines : 50 ans après, l’Afrique comme Faust, il pose la matrice théorique de toute son œuvre. L’indépendance n’y est pas un moment fondateur mais un dispositif . Il ne parle jamais d’« échec » au sens moral ou psychologique ; il parle de programmation historique . L’idée est lourde, presque insupportable pour les récits nationaux : ce qui a été octroyé ne pouvait produire que du formel  . La loi-cadre, le référendum de 1958, la Communauté franco-africaine apparaissent sous sa plume comme des instruments d’ingénierie impériale destinés à transformer une domination directe en une domination médiatisée, plus économique, plus politique, mais tout aussi efficace . Son analyse du RDA est à cet égard décisive : il montre comment un projet panafricain , porteur d’une vision organique de l’Afrique, a été vidé de sa substance par la capture de ses dirigeants, les retournements tactiques présentés comme des prudences stratégiques , et l’insertion progressive dans l’appareil colonial français . Ce n’est pas un règlement de comptes ; c’est une leçon sur la fragilité des mouvements historiques lorsque la cohérence idéologique cède devant la gestion des équilibres immédiats .

Ce texte fondateur éclaire rétrospectivement tous les autres. Lorsqu’il écrit sur la Mauritanie, il ne la traite jamais comme une exception isolée : elle est un cas-limite, un révélateur. La marginalisation historique du territoire, son statut militaire prolongé , la rupture de filiation entre la résistance armée d’avant 1934 et les élites politiques de l’après-guerre créent, selon lui, un vide de sens . L’indépendance mauritanienne naît sans continuité symbolique : ni héritage assumé de la résistance, ni théorisation politique moderne solide. Cette absence de filiation explique, à ses yeux, la fragilité chronique de l’État, l’hésitation identitaire, la difficulté à produire une vision collective durable .

 

Ses articles sur Nouakchott prolongent cette analyse sur un autre plan. La ville, chez Ould Breideleil, n’est jamais un simple décor : elle est une matérialisation de la pensée politique . Une capitale sans plan directeur, sans centre intellectuel, sans espaces publics dignes , est le symptôme visible d’un État qui n’a pas hiérarchisé ses priorités . Lorsqu’il décrit l’absence de bibliothèques, de librairies, de lieux de savoir au cœur de la capitale, il ne dénonce pas un retard culturel abstrait ; il établit un lien direct entre l’organisation de l’espace et l’appauvrissement du débat public . La saleté, l’encombrement, le vacarme, l’informel ne sont pas pour lui des fatalités sahariennes : ce sont des choix par défaut, des renoncements accumulés, l’acceptation progressive du médiocre comme norme. Même ses propositions concrètes — toilettes publiques, obligation faite aux commerces d’accueillir des sanitaires, protection des trottoirs — ne sont jamais technocratiques : elles relèvent d’une anthropologie politique où la dignité quotidienne conditionne la dignité civique.

La plume de Ould Breideleil relie le sanitaire au symbolique, le trottoir à la souveraineté, les toilettes publiques à la civilisation. On comprend alors que, pour lui , la grande corruption n’est pas seulement financière : elle est aussi une corruption des formes, un effondrement du goût public, une banalisation de l’indécent .

 

Dans son texte magistral sur l'Amérique latine ould Breideleil montre que l’histoire ne s'écrase pas seulement par la force ; elle s'écrase aussi par l’économie morale : faire croire aux peuples que la misère est leur état naturel, que la fragmentation est inévitable, que l’État doit être " privatisé" , que la dette est un destin. C’est pourquoi il insiste tant sur les politiques libérales, le FMI, l’endettement "illégitime" , les zones de libre-échange : ce sont des instruments d’une même domination, mais recouverts d’un vocabulaire doux . Sa force stylistique est là : il adore démasquer. Il montre la violence sous la politesse, la contrainte sous le contrat, la confiscation sous la réforme. Dans ce texte, quand il cite crûment l’axiome cynique « prendre l’argent là où il se trouve : dans les poches des pauvres », il ne cherche pas seulement l’effet ; il veut exhiber la vérité nue du système, débarrassée du vernis humanitaire. Il aligne ensuite des phrases de théoriciens et d’hommes d’État ("les riches doivent gouverner" ) comme on aligne des pièces à conviction : la domination n’est pas un accident, elle est pensée, théorisée, assumée.

Et alors surgit la grande nouveauté : les "vents d’en bas". Ce concept est l’un des plus beaux de l’ensemble, parce qu’il renverse la direction habituelle de l’histoire. Les vents d’en haut, ce sont les prescriptions, les blocus, les injonctions, les accords léonins. Les vents d’en bas, ce sont les mouvements populaires qui, à un moment, cessent de consentir. Ould Breideleil écrit sur  l’Amérique latine comme un continent qui a commencé à apprendre une grammaire absente ailleurs : la grammaire du refus. Les présidents qui fuient en hélicoptère ne sont pas l’anecdote spectaculaire : ils sont le symbole d’un ordre qui ne tient plus dès lors que la base sociale retire son assentiment. L’intégration bolivarienne, Petrocaribe, Telesur, les constitutions participatives, les référendums révocatoires, les coopératives, les médecins cubains dans les quartiers pauvres : tout cela n’est pas présenté comme un catalogue ; c’est un contre-modèle. Et le cœur du contre-modèle est très précis : remettre l’État au service du peuple, au lieu de remettre le peuple au service du marché. La formule qu’il donne — « la politique comme moteur, la justice sociale comme drapeau, l’économie comme voie ferrée, la culture comme carburant » — n’est pas un slogan : c’est une hiérarchie. Elle dit : la fin est politique et morale, l’économie n’est qu’un moyen.

Ce point rejoint ses textes mauritaniens . Car, lorsqu’il déplore l’université coincée et l’absence d’espaces, il dit implicitement : " voici une nation qui n’a pas mis la culture comme carburant." Et lorsqu’il critique la transition vécue comme kermesse, il dit : " voici une politique sans moteur, parce que la politique a été réduite à la fête de surface." Dans la comparaison , l’Amérique latine devient, chez lui, non pas un exotisme lointain, mais un miroir : elle prouve que le fatalisme n’est pas une loi naturelle, que les peuples peuvent reprendre la main, que l’impossible peut commencer sous forme de germes, d’institutions modestes, de médias alternatifs, de coopératives, de référendums, de pratiques participatives.

Même le passage sur les zapatistes, avec la légende de Yacono défiant le soleil par le temps mûri dans le cœur, révèle une dimension profonde de son écriture : Ould Breideleil aime les mythes non pour fuir la raison, mais pour dire ce que la raison seule dit mal : la patience stratégique, la résistance longue, l’endurance comme intelligence. C’est une pédagogie de la durée. Et là, on comprend pourquoi sa phrase est si dense : elle imite la durée. Elle refuse le tweet avant l’heure. Elle refuse la pensée pressée. Elle écrit contre la vitesse, parce que la domination adore la vitesse (réformes rapides, ajustements, " pas de charge" ) et que la libération demande du temps.

 

Au fond, décrypter "l’ensemble" de ses articles, c’est reconnaître une chose : Ould Breideleil n’écrit pas sur l’Afrique, la Mauritanie, Nouakchott ou l’Amérique latine ; il écrit sur la dignité politique. Sur ce qui la détruit : fragmentation, endettement, capture des élites, superstition du silence, urbanisme sans vision, consensus anesthésiant. Et sur ce qui la reconstruit : unité, dissensus fécond, institutions participatives, réhabilitation du savoir, reconquête des ressources, médias libérés, et surtout cette énergie qu’il appelle " les vents d’en bas" — vents qui ne sont pas seulement colère, mais espérance organisée .

 

Dans ses textes sur l’université, les bourses, les enseignants, il poursuit la même logique. L’éducation n’est pas analysée comme un secteur parmi d’autres, mais comme le lieu où se joue la possibilité même de la continuité nationale . La dérision des montants de bourses, l’irrégularité des primes, la désorganisation administrative sont lues comme des signaux : un État qui traite ainsi ses enseignants et ses étudiants annonce implicitement qu’il ne croit pas à l’avenir. Là encore, Ould Breideleil refuse la plainte émotionnelle ; il démonte les mécanismes, chiffre l’absurde, révèle le symbolisme négatif des décisions publiques .

 

Dans Éviter l’infamie, sa pensée atteint une forme de gravité crépusculaire. Il y analyse la transition politique non comme une promesse manquée, mais comme une illusion collective nourrie par le refus du conflit intellectuel. Le consensus y est disséqué comme une pathologie nationale : peur de dire, peur de trancher, peur d’assumer une vision. Sa critique est double : elle vise les gouvernants, mais aussi les intellectuels qui se retirent par pudeur, laissant le champ libre au charlatanisme politique. Lorsqu’il écrit que la démocratie repose sur le dissensus et non sur l’unanimisme, il pose une exigence : accepter l’inconfort de la pensée rigoureuse comme condition de survie politique.

 

Pris ensemble, ces articles forment une œuvre sans complaisance, profondément nationale et profondément universelle. Ould Breideleil n’a jamais cherché à séduire ; il a cherché à tenir. Tenir une ligne de vérité dans un environnement qui récompense l’ambiguïté et la flatterie. ...

 

Si l’on veut enfin nommer son style, au plus juste : c’est un français qui ne cherche pas la "belle phrase" , mais la phrase qui tient . Il y a chez lui une densité volontaire, une syntaxe qui refuse le confort, parce qu’il écrit contre l’oubli facile et contre la simplification qui sert toujours les puissants. Et c’est pourquoi, six ans après sa disparition, l’urgence n’est pas de le célébrer dans la maison de son fidèle camarade Devali Ould Cheine : l’urgence est de le relire, de le faire entrer dans le circuit vivant des idées, car une nation qui laisse s’éteindre ses penseurs les plus exigeants signe, sans bruit, un pacte de pauvreté intellectuelle .....

 

وافارساه أيدري القبر مـن فيـه

رحمات ربي تترا على روحه الطاهرة

 

Mohamed Ould Echriv

ثلاثاء, 13/01/2026 - 18:12