La Mauritanie à l’aube du tribalisme : le retour d’un spectre jamais exorcisé

On croyait le monstre endormi. On pensait que la modernité, l’école, la République et la mondialisation finiraient par dissoudre ses racines anciennes. Mais le tribalisme, cet héritage têtu, revient hanter la Mauritanie. Non pas comme une surprise, mais comme une vérité qu’on avait simplement refusé d’assumer.

Depuis des décennies, les gouvernements successifs ont proclamé leur volonté d’en finir avec les appartenances primaires, de bâtir un État de droit au-dessus des lignages et des alliances claniques. En apparence, le discours était noble ; en pratique, il fut paresseusement mené. Car ces mêmes régimes étaient  et sont toujours issus des clivages qu’ils prétendaient abolir.

L’illusion du dépassement

Au lendemain de l’indépendance, la jeune nation rêvait d’unité. Le drapeau, l’hymne, et les mots de la Constitution proclamaient la fusion d’un peuple pluriel. Mais derrière les symboles, les équilibres tribaux furent soigneusement conservés : un ministre pour telle région, un général pour telle tribu, un directeur pour tel groupe. Le mérite céda la place à la « représentation équilibrée », cette formule polie qui maquille la reproduction des hiérarchies anciennes. Ainsi, le tribalisme n’a jamais disparu, il a simplement changé de costume.

Les fils d’un vieux tissu

La Mauritanie moderne reste tissée des mêmes fils que celle des anciens émirats : alliances par le sang, loyautés par le nom, et carrières scellées dans les cercles de parenté. Même la démocratie pluraliste, vantée comme un progrès, a servi de scène au retour des vieux réflexes : les partis politiques se sont mués en confédérations tribales déguisées, les élections en consultations lignagères, et le vote en serment de fidélité.

Dans les villages, comme dans les ministères, le réflexe tribal précède la compétence. Le citoyen devient d’abord membre d’un clan avant d’être sujet de droit.

Les gouvernants, otages et artisans

Ce paradoxe, celui de dirigeants dénonçant le tribalisme tout en l’entretenant, est la marque  de la négligence politique spécifique à ce pays. Aucun régime n’a eu le courage de couper les cordons qui le relient à sa matrice tribale. Car c’est cette même matrice qui le porte, le protège et, parfois, le sauve de la vengeance du nouveau régime. 
Les nominations, les coalitions, les compromis sont calculés à la loupe des équilibres traditionnels. Les dépassements qui definissent cette règle sont rares. Et l’État, au lieu d’être l’arbitre au-dessus des clans, devient le comptable de leurs intérêts.

Un avenir à réinventer

Le retour du tribalisme n’est pas seulement un échec politique, c’est un symptôme social : celui d’une société qui n’a jamais eu de véritable projet collectif. Tant que la citoyenneté restera un mot creux, tant que l’école ne produira pas de conscience nationale, et tant que la justice restera à géométrie variable, le repli sur la tribu restera une sécurité, une identité-refuge.

Pourtant, tout n’est pas perdu. Une jeunesse lucide émerge, connectée, instruite, méfiante à l’égard des vieilles appartenances. Elle rêve d’un pays qui choisit ses fils pour ce qu’ils valent, non pour le nom qu’ils portent.

Mais il faudra plus qu’un rêve : il faudra du courage. Car en Mauritanie, le tribalisme n’est pas un fantôme du passé, c’est un système vivant, qui se reproduit à chaque génération.

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أحد, 12/10/2025 - 09:35