
Apartheid ! concept saturé, où l’histoire douloureuse de millions d’êtres humains se condense en une tragédie de la ségrégation institutionnalisée. Employer ce mot à tort, l’arracher à son contexte sud-africain pour le plaquer sur la réalité mauritanienne, c’est commettre une double violation : celle de la mémoire des victimes de Pretoria et celle de l’intelligence critique.
Les extrémistes et populistes, en mal de slogans, brandissent « apartheid » comme une incantation. Mais savent-ils seulement ce que signifiait ce système ? À Johannesburg, à Soweto, à Durban, un enfant noir n’avait pas le droit d’aller à l’école des Blancs. Dans les trains, les bus, les stades, jusque dans les toilettes, l’humanité était divisée en deux couleurs. « Whites only » : telle était l’écriteau de l’humiliation.
La Mauritanie, malgré ses contradictions et ses blessures, n’a jamais institué un tel dispositif légal et systématique. Nelson Mandela, ce sage qui connaît mieux que quiconque la nature du joug, posa un jour des questions simples à ceux qui, déjà, tentaient ce parallèle : les Noirs mauritaniens ont-ils accès aux transports publics ? — Oui. Peuvent-ils s’asseoir ensemble à l’université, au stade ? — Oui. Alors, conclut-il, ce n’est pas l’apartheid, c’est un autre problème : celui de l’éducation, de la justice sociale, du développement.
La Mauritanie a été parmi les tout premiers États africains à prendre une position claire et ferme contre le régime ségrégationniste d’Afrique du Sud. Son passeport portait une mention explicite interdisant à son titulaire de voyager vers ce pays raciste de l’apartheid, signe tangible de son refus absolu de toute compromission avec un système fondé sur la ségrégation et l’injustice. Ce geste, bien plus qu’un symbole, traduisait une solidarité active avec la lutte des peuples opprimés et inscrivait la Mauritanie dans le cercle des nations qui, au-delà des discours, ont su poser des actes concrets pour délégitimer le régime de Pretoria.
L’histoire récente montre que ces discours ne sont pas innocents : ils relèvent d’une stratégie. Il s’agit de fracturer le tissu social, de saboter l’apaisement fragile de la scène politique. À l’heure où l’Union européenne scelle avec Nouakchott des accords sur la gestion des flux migratoires ou sur la lutte contre le terrorisme transsaharien, il est facile mais irresponsable de jeter sur la Mauritanie l’anathème de l’« apartheid ».
La vérité est ailleurs : elle est dans la capacité du pays à maintenir le fil ténu du dialogue. Le Président Samba Thiam, longtemps caricaturé par les régimes successifs comme un épouvantail, a montré dans le processus de la feuille de route du dialogue une attitude patriotique et constructive. À travers les médiations de Moussa Fall, la feuille de route du dialogue a été déposée malgré les caprices de certains partis (AJD/MR, SAWAB, Tawassoul) qui, pour des raisons de calcul politique, se sont retirés à la dernière heure.
Le Président de la République, malgré les piques et les grattements des forces radicales, est resté serein. Il n’a pas cédé à la tentation de l’autoritarisme, mais a laissé ouvertes les portes d’une réconciliation nationale qui, certes, avance à pas fragiles, mais avance. Dans la sagesse hassanienne, on dit que « celui qui gratte le métal du chef n’enlève pas la solidité du fer » : autrement dit, la stabilité d’un État ne peut être entamée par les surenchères.
La Mauritanie ne souffre pas d’« apartheid », mais d’inégalités économiques. La tâche des élites est d’élever le niveau de conscience, de dépasser les logiques de clientélisme et d’ethnicisme. Les populistes, eux, préfèrent manier les mots comme des armes, mais leurs armes se retournent contre eux : car en abusant de l’analogie, ils la rendent caduque.
L’Afrique du Sud de Mandela nous a appris que la dignité humaine ne se conquiert pas par les slogans mais par la patience, l’éducation et le dialogue. La Mauritanie doit méditer cette leçon.
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Je laisse à ceux qui n’ont pas encore saisi la véritable signification du mot « apartheid » le soin d’écouter Dimi Mint Abba, la grande diva mauritanienne, qui sut trouver les mots justes et les mélodies poignantes pour dénoncer ce système d’injustice et de ségrégation. Dans ses chants, l’émotion se fait le prolongement de la vérité, et sa voix inoubliable demeure un témoignage plus fort que tous les discours : l’apartheid n’est pas une métaphore facile à manier, c’est une douleur réelle que seuls les peuples qui l’ont subie peuvent exprimer avec autant de justesse et de dignité....
Mohamed Ould Echrive



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