
L’injustice commence généralement par une émotion vive qui se transforme rapidement en une action opérant en dehors de l’intérêt général, pour ensuite devenir une démarche institutionnalisée, soutenue par certains groupes. Ces derniers utilisent des discours fondés sur les clivages communautaires et régionaux pour ériger cette injustice en passerelle solide, empruntée par tous les opportunistes, sans se rendre compte qu’ils laissent derrière eux des blessures béantes. Ces blessures ont souvent conduit à l’exil des compétences et parfois même à la métamorphose de personnes intègres en êtres rongés par la haine et la rancune à l’égard de l’État. Cette douleur continue de se transmettre de génération en génération à travers un récit éternel de ressentiment.
Dans leur ouvrage Why Nations Fail, Daron Acemoglu et James Robinson attirent l’attention sur les dangers que représentent les institutions exclusives, administrées par des élites accaparant les privilèges et creusant ainsi de profondes fractures sociales. Une étude encore non publiée, menée par des chercheurs sur les injustices en suspens en Mauritanie : causes et risques futurs, a révélé l’existence de lobbies œuvrant à institutionnaliser l’injustice à tous les niveaux de l’État. Ces groupes s’appuient sur des réseaux complexes, utilisant la propagande et la séduction comme instruments de consolidation de leur pouvoir.
Parmi les cent cas étudiés, les chercheurs ont relevé une similitude frappante dans les méthodes employées : un processus d’exclusion progressive, débutant par l’éviction des diplômés des stages dans des institutions clés, réservés à des individus triés selon des critères de parenté, d’appartenance régionale, de loyauté ou de caste. Ce même mécanisme s’applique à la plupart des postes de l’enseignement supérieur, préparés en amont selon ces mêmes logiques. Quant aux emplois contractuels dans la fonction publique, ils nécessitent une étude spécifique pour mesurer l’ampleur des abus. Ce qui est encore plus inquiétant, selon la même étude, c’est la stratégie délibérée visant à décourager les compétences recrutées de manière transparente, en les poussant à la démission ou à l’abandon de poste moyennant le paiement de leurs salaires, facilitant ainsi leur licenciement sous prétexte de désertion.
Au cours de mon expérience modeste à l’étranger, j’ai rencontré de nombreux Mauritaniens compétents partageant ce même sentiment. En évoquant les raisons de ce qu’ils appellent leur exil, un poids infini semble peser sur leurs épaules, bien qu’ils gagnent des milliers de dollars par mois. Leur réalité incarne parfaitement les paroles du poète Zuhayr ibn Abi Sulma († 602), qui avait su, des siècles avant nous, classer les formes d’injustice en fonction du lien de parenté : « L’injustice des proches est la plus amère des douleurs ». Malheureusement, ce vers n’a jamais retenu l’attention des chercheurs en sciences humaines, bien qu’il offre une lecture limpide et profonde de la nature du tort.
Il n’est plus à prouver que cette amertume a déclenché une réaction parmi les travailleurs du pays. Au cours des dix dernières années, de nombreuses manifestations ont eu lieu pour dénoncer le favoritisme et le clientélisme dans les recrutements, aussi bien dans le secteur public que privé. Des plaintes ont également été déposées devant les juridictions compétentes. L’annulation des résultats du concours de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale en est une conséquence logique, illustrant le rejet populaire croissant de ce mode de recrutement basé sur les passe-droits.
Le Président a commencé à s’attaquer sérieusement aux racines du phénomène du « recrutement anarchique » par le biais d’une circulaire (n° 00006 du 20/06/25), signée par le Premier ministre et adressée aux membres du gouvernement. Dès son premier paragraphe, ce texte traduit une prise de conscience profonde du dysfonctionnement que génère ce type de recrutement, lequel constitue l’un des piliers de l’injustice institutionnalisée. Ce mode de gestion a provoqué une rupture entre les différentes composantes de la société, tout en pesant sur les budgets publics sans réelle amélioration du rendement administratif. Comme le souligne la circulaire : « La situation née des recrutements anarchiques et des contrats désordonnés dans les établissements publics, en dehors des cadres et procédures légales… a conduit à l’exclusion de nombreux citoyens qualifiés… ».
Cette circulaire témoigne d’une volonté sincère et planifiée d’éradiquer l’injustice dans le domaine de l’emploi. Des signes tangibles de cette dynamique sont déjà visibles, notamment à travers la régularisation de la situation des collaborateurs des médias publics, des employés de la société nationale d’électricité, ainsi que d’autres dossiers longtemps négligés, par manque de volonté politique sous les régimes précédents, en particulier avant 2019.
Cependant, entre la volonté manifeste du Président, le temps limité de son mandat, et la résistance active des groupes qui s’opposent à ses réformes, une question cruciale demeure : le Président Ghazouani parviendra-t-il à clore un dossier aussi complexe en seulement trois ans ?
Dr . Meme Ould ABDALLAHI



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