
Des documents et rapports français relatifs aux essais nucléaires menés par Paris dans le Sahara algérien au début des années 1960 révèlent que les effets de ces explosions ne se sont pas limités aux sites d’expérimentation. Leurs retombées ont atteint des régions éloignées d’Afrique de l’Ouest, notamment le territoire mauritanien.
La ville d’Atar apparaît tout particulièrement dans ces documents. Des données relatives à l’essai « Gerboise Rouge », réalisé par la France à Reggane le 27 décembre 1960, font état de la détection d’une activité radioactive dans l’air de la ville deux jours après l’explosion, à près de 1 700 kilomètres du site de l’essai. L’activité alors mesurée était de 10⁻⁸ curie par mètre cube d’air, soit environ 370 becquerels par mètre cube.
Ces données revêtent une importance particulière pour la Mauritanie, qui avait proclamé son indépendance moins d’un mois avant l’essai « Gerboise Rouge ». Des archives liées aux opérations aériennes françaises montrent également que des avions militaires équipés d’instruments de détection de la radioactivité ont transité par Atar les 29 et 30 décembre 1960, dans le cadre de missions destinées à suivre les retombées de l’explosion dans la région.
La France a effectué ses essais nucléaires dans le Sahara algérien entre 1960 et 1966, dont quatre essais atmosphériques dans la région de Reggane, avant de poursuivre son programme avec des explosions souterraines. Des documents parlementaires français indiquent que les retombées de certaines de ces explosions ont largement dépassé les zones directement concernées par les essais, atteignant des territoires situés à plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de kilomètres.
La détection d’une activité radioactive à Atar ne suffit toutefois pas, à elle seule, à démontrer l’existence d’effets sanitaires précis sur la population. La valeur enregistrée mesure en effet l’activité radioactive présente dans l’air, et non la dose reçue par chaque individu. L’évaluation d’éventuelles conséquences sanitaires suppose de connaître la nature des radionucléides concernés, la durée de l’exposition ainsi que leurs voies de transfert par l’air, l’eau ou l’alimentation, en plus de disposer d’études sanitaires menées sur le long terme.
À ce jour, aucune étude épidémiologique mauritanienne exhaustive ne semble avoir été consacrée spécifiquement aux éventuelles conséquences sanitaires de ces retombées sur les habitants d’Atar ou d’autres régions du pays.
La France a, en revanche, reconnu juridiquement le principe d’une indemnisation de certaines victimes de ses essais nucléaires à travers la loi Morin de 2010. Le dispositif concerne les personnes atteintes de maladies susceptibles d’être liées à une exposition aux rayonnements ionisants, sous réserve de remplir certains critères relatifs à la pathologie ainsi qu’au lieu et à la période de présence. En septembre 2026, le ministère français des Armées indiquait que le dispositif reposait sur une liste de 23 pathologies susceptibles d’être associées à une exposition aux radiations.
Pour la Mauritanie, la principale difficulté réside néanmoins dans le périmètre géographique du dispositif d’indemnisation. Les dispositions françaises concernant les essais réalisés au Sahara se concentrent essentiellement sur les sites d’expérimentation et les zones environnantes. Les travaux législatifs font notamment référence à des secteurs autour de Reggane s’étendant, dans certains cas, jusqu’à environ 350 kilomètres.
Or Atar, où une activité radioactive a pourtant été mesurée, se trouve à près de 1 700 kilomètres du lieu de l’explosion. Ses habitants se situent ainsi en dehors du périmètre géographique habituellement retenu par le mécanisme français d’indemnisation.
Les données du Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) montrent par ailleurs que le dossier reste ouvert et continue d’évoluer. Le Comité a reçu 794 nouvelles demandes en 2025 et reconnu 230 victimes au cours de la même année. Les indemnisations versées en 2025 ont dépassé 11,6 millions d’euros, portant à 102,4 millions d’euros le montant total versé depuis la mise en place du dispositif.
Le dossier est également revenu au premier plan du débat parlementaire français en 2026. Le 28 mai, le Sénat a adopté une proposition de loi visant à élargir la reconnaissance des victimes des essais nucléaires et à améliorer leur indemnisation, avant de transmettre à nouveau le texte à l’Assemblée nationale pour la poursuite de son examen.
Les données concernant Atar soulèvent dès lors une question qui dépasse le seul champ historique : la Mauritanie dispose-t-elle d’éléments suffisants pour ouvrir officiellement avec la France le dossier des conséquences des essais de Reggane ?
D’un point de vue scientifique et juridique, la preuve que des retombées radioactives ont atteint le territoire mauritanien ne suffit pas automatiquement à établir un droit à indemnisation pour des dommages sanitaires. Des études complémentaires seraient nécessaires afin d’évaluer précisément les niveaux d’exposition et leurs éventuelles conséquences.
Les documents disponibles constituent néanmoins, à tout le moins, une base permettant à la Mauritanie de demander l’accès à l’intégralité des archives françaises relatives aux mesures de radioactivité effectuées sur son territoire, de faire réaliser une expertise scientifique indépendante et d’examiner la possibilité d’élargir les mécanismes de reconnaissance et d’indemnisation à des personnes ou des territoires actuellement situés hors du périmètre prévu par le dispositif français.
Plus de six décennies après les faits, une réalité ressort clairement des archives : le nuage radioactif issu des essais nucléaires français a franchi les frontières et ses effets mesurables ont atteint la Mauritanie. Quant à l’ampleur de leurs éventuelles conséquences, elle reste une question qui, jusqu’à présent, n’a pas fait l’objet d’investigations suffisantes en Mauritanie.
Moulay Ould Sid Ahmed



.jpeg)

.jpeg)