LE POIDS DE QUEL "IMAGINAIRE" DANS LE VOISINAGE DE LA MAURITANIE ET DU SÉNÉGAL

Dans la controverse parfois surdimensionnée provoquée par certains propos de l'ancien ministre sénégalais des Affaires étrangères Tidiane Gadio, le point central est celui concernant la proximité de son pays avec le Maroc, expliquant la position traditionnelle du Sénégal sur la question du Sahara occidental par le fait que le Maroc était, « dans l'imaginaire des Sénégalais », un « voisin immédiat » du Sénégal.

Les vives réactions suscitées en Mauritanie méritent d'être analysées avec sérénité, loin de toute polémique personnelle.

Disons-le d'emblée : rien ne permet de mettre en doute la bonne foi de l'ancien ministre, ni les sentiments d'amitié qu'il nourrit à l'égard de la Mauritanie. Bien au contraire. Ses liens personnels ici, son expérience des relations entre les deux pays et sa connaissance des réalités régionales invitent à lui reconnaître une profonde considération pour la Mauritanie.

Mais la question posée n'est pas celle des intentions de l'auteur. Elle est celle de la portée objective d'une formule prononcée dans un contexte politique et diplomatique particulier.

L'ancien ministre ne faisait pas une simple observation culturelle. Il cherchait à expliquer, voire à justifier, la position du Sénégal favorable aux thèses marocaines et son rejet des revendications indépendantistes sahraouies. L'« imaginaire » était donc invoqué comme un élément explicatif d'une orientation diplomatique stratégique dans la région, et par ailleurs rattachée à sa vision « panafricaniste » bismarckienne...

Or, les mots employés dans un tel contexte ont un sens et une résonance particulière.

Certes, la revendication marocaine sur notre pays est aujourd'hui abandonnée, mais elle demeure inscrite dans la mémoire politique mauritanienne. Toute formulation susceptible de donner l'impression d'effacer symboliquement la Mauritanie entre le Sénégal et le Maroc ne peut donc qu'être reçue avec une sensibilité particulière.

La référence à « l'imaginaire » appelle d'ailleurs une interrogation supplémentaire.

Sans prétendre trancher ici la question de la proximité diplomatique, religieuse et historique évoquée par l'ancien ministre, on notera que l'imaginaire collectif ne se réduit pas à une construction intellectuelle : il s'exprime aussi, et durablement, à travers la langue. Or, en wolof, l'usage traditionnel distingue depuis longtemps les *Naaru Gànnaar*, désignant les arabo-berbères de Mauritanie, des *Naaru Faas*, les arabo-berbères du Maroc. Chez les Hal pular'en, qui constituent le gros des populations de l'ancien Tekrour, de part et d'autre de la vallée du fleuve, le terme courant « capaato » (Maure) est lui aussi quasi exclusivement réservé aux arabo-berbères de Mauritanie, du Mali ou du Sahara occidental actuels.

Ce fait linguistique ne dit certes rien, en lui-même, du degré de proximité géopolitique que le Sénégal peut ressentir à l'égard du Maroc. Mais il témoigne d'une chose : dans la conscience populaire sénégalaise, la Mauritanie n'a jamais été confondue avec son voisin du nord. C'est cette spécificité-là, ancienne et enracinée jusque dans le lexique, qu'une formule trop rapide sur « l'imaginaire » risque de brouiller.

Il est dès lors permis de s'interroger sur la portée exacte de la formule employée. Décrit-elle réellement l'imaginaire collectif des Sénégalais ou constitue-t-elle plutôt une image destinée à illustrer la proximité historique, religieuse, humaine et diplomatique entre le Sénégal et le Maroc ?

Cette interrogation est d'autant plus légitime que la Mauritanie n'est pas seulement une réalité géographique située entre les deux États. Elle est également un partenaire historique du Sénégal, avec lequel celui-ci entretient des relations humaines, culturelles, économiques et politiques d'une exceptionnelle densité.

Les réactions enregistrées en Mauritanie ne traduisent donc pas nécessairement une volonté de contester la position diplomatique du Sénégal sur le Sahara occidental. Elles expriment surtout la vigilance d'une opinion publique dont la mémoire demeure marquée par une période où l'existence même de l'État mauritanien faisait l'objet de contestations.

En définitive, cette controverse rappelle une vérité bien connue des diplomates : les mots ne produisent pas les mêmes effets selon l'histoire des peuples qui les entendent. Une formule qui, dans l'esprit de son auteur, vise à illustrer une proximité politique peut, dans l'esprit d'un autre peuple, raviver le souvenir d'une période où sa souveraineté était contestée.

C'est précisément pourquoi le débat gagnerait à être conduit dans un esprit de compréhension mutuelle, en distinguant les intentions, qui ne paraissent nullement contestables, des effets que certaines expressions peuvent produire au regard de la mémoire historique des nations.

 

Gourmo Lô, 3 août 2026

اثنين, 03/08/2026 - 22:17