Mauritanie : le projet des nouveaux dépôts pétroliers sous le feu des questions après les dommages causés par le vent

Les interrogations autour du projet des nouveaux dépôts pétroliers de Nouakchott n’ont pas commencé avec les dommages récemment observés sur deux réservoirs en cours de construction. Elles remontent aux premières étapes d’attribution du marché, marqué par l’intégration de la construction d’une infrastructure stratégique dans un contrat d’approvisionnement en produits pétroliers, puis par le choix d’une entreprise sud-africaine pour réaliser les travaux, alors que plusieurs publications avaient déjà soulevé des questions sur son expérience dans la construction de dépôts de cette envergure.

Les déformations constatées sur les structures métalliques des réservoirs remettent aujourd’hui ces interrogations au premier plan : comment le marché a-t-il été attribué ? Qui a choisi l’entreprise chargée des travaux ? Quels critères techniques ont été retenus ? Et surtout, l’expérience du constructeur était-elle réellement adaptée à un projet aussi sensible ?

 

Un projet stratégique intégré à un contrat d’approvisionnement

 

L’origine du projet remonte à l’appel d’offres international lancé en septembre 2023 par la commission chargée de sélectionner le fournisseur national de carburants. L’objectif était d’assurer, pendant deux ans, l’approvisionnement de la Mauritanie en essence, gazole, kérosène et fioul.

Mais le marché allait bien au-delà de la seule fourniture de carburants. Il incluait également la construction de nouvelles capacités de stockage à Nouakchott, d’une capacité totale de 100 000 m³.

Le cahier des charges exigeait notamment que le soumissionnaire démontre une expérience dans la réalisation d’installations de stockage d’une capacité équivalente, qu’il ait déjà réalisé un projet similaire pour son propre compte, ou qu’il s’associe à une entreprise disposant de cette expertise.

Le contrat a finalement été attribué au groupe suisse Addax Energy, à l’issue d’une compétition réunissant plusieurs opérateurs internationaux. Selon différentes sources, la composante “construction” représenterait entre 30 millions d’euros et 36 millions de dollars, sans que le contrat complet ni le détail financier des différents volets n’aient été rendus publics.

Cette architecture contractuelle soulève une interrogation essentielle : les critères de sélection étaient-ils suffisants pour garantir le choix d’un véritable spécialiste des dépôts pétroliers, ou bien le titulaire du contrat de fourniture a-t-il pu désigner librement son constructeur sans que celui-ci fasse l’objet d’un niveau équivalent de concurrence et de transparence ?

 

Addax confie les travaux à EPCM Holdings

 

Après l’obtention du marché, Addax Energy a confié la réalisation du projet en formule EPC (Engineering, Procurement and Construction) à la société sud-africaine EPCM Holdings.

L’entreprise a elle-même annoncé avoir remporté un contrat clé en main portant sur la réalisation d’un dépôt de stockage de 100 000 m³, composé de sept réservoirs, pour le compte d’un client européen opérant en Afrique de l’Ouest.

Selon la Société Mauritanienne des Hydrocarbures (SMH), l’installation comprendra :

- trois réservoirs de gazole (51 millions de litres) ;

- deux réservoirs de fioul (34 millions de litres) ;

- un réservoir d’essence (10 millions de litres) ;

- un réservoir de kérosène (5 millions de litres).

Cette capacité totale de 100 millions de litres doit permettre de renforcer significativement les réserves stratégiques du pays face aux perturbations éventuelles des importations.

 

 

L’expérience d’EPCM Holdings en question

 

EPCM Holdings se présente comme une société d’ingénierie spécialisée dans les secteurs du pétrole, du gaz, de l’énergie et des infrastructures industrielles, active dans plusieurs pays africains.

Les références publiques montrent notamment qu’elle a obtenu, avant le projet mauritanien, un contrat en Afrique du Sud portant sur deux réservoirs de stockage de fioul lourd d’une capacité totale de 36 000 m³, ainsi que sur les infrastructures associées.

Le débat en Mauritanie ne porte donc pas sur une absence totale d’expérience, mais sur la question de savoir si l’entreprise disposait effectivement d’un historique démontré dans la réalisation d’un dépôt pétrolier complet de 100 000 m³, conformément aux exigences du cahier des charges initial.

 

 

Une polémique déjà ancienne

 

En mai 2025, le média Emergence Mauritanie publiait une enquête mettant directement en doute le choix d’EPCM Holdings.

Selon cette publication, l’entreprise n’avait alors livré aucun dépôt pétrolier d’une capacité comparable à celui prévu en Mauritanie. Le seul projet identifié concernait un réservoir de 10 000 m³ en République démocratique du Congo, toujours en cours de réalisation, tandis que la majorité des références de la société relevaient principalement des études techniques, de la réhabilitation d’installations existantes et du conseil en ingénierie.

Ces éléments relèvent toutefois d’allégations journalistiques et ne constituent pas des conclusions techniques définitives.

À ce jour, aucune réponse publique détaillée d’EPCM Holdings ou d’Addax Energy n’a été retrouvée expliquant précisément les références techniques ayant permis de qualifier l’entreprise pour ce projet.

De son côté, EPCM affirme avoir développé plusieurs projets d’infrastructures énergétiques en Afrique, sans publier la liste détaillée des installations, de leurs capacités et de leurs dates de livraison.

Une question demeure donc : l’exigence d’expérience figurant dans l’appel d’offres concernait-elle uniquement Addax Energy, en tant que titulaire du marché, ou également EPCM Holdings, en qualité d’entreprise exécutante ? Les autorités ont-elles procédé à une vérification indépendante des références du sous-traitant avant le démarrage des travaux ?

 

Plusieurs intervenants, des responsabilités encore peu lisibles

 

Le projet réunit plusieurs acteurs :

 

- Addax Energy, titulaire du contrat principal ;

- SMH, partenaire institutionnel mauritanien ;

- EPCM Holdings, chargée de l’ingénierie et de la construction ;

- plusieurs bureaux d’études et sociétés spécialisées intervenant dans les études géotechniques et les analyses de sécurité.

La SMH indique notamment qu’une étude HAZOP (Hazard and Operability Study) a été réalisée en octobre 2024 avec la participation d’ingénieurs de SMH, IPS, EKIUM, Addax et EPCM afin d’identifier les risques techniques et d’améliorer la sûreté des installations.

Par ailleurs, la société Magma a été chargée des études géotechniques destinées à analyser les caractéristiques du sol et des fondations.

L’existence de ces études renforce aujourd’hui la nécessité de rendre publics les résultats de l’enquête technique afin d’établir si les dommages résultent d’un défaut de conception, d’un problème de renforcement provisoire pendant la construction, d’une faiblesse d’exécution ou d’un phénomène météorologique exceptionnel.

 

 

Un chantier déjà confronté à des retards

 

Avant même l’incident, les autorités avaient exprimé leurs préoccupations concernant l’avancement du chantier.

Lors d’une visite effectuée en avril 2026, le ministre du Pétrole et de l’Énergie, Mohamed Ould Khaled, avait demandé aux entreprises de respecter les délais contractuels et d’accélérer les travaux tout en levant les difficultés techniques et logistiques.

Ces déclarations montrent que le projet subissait déjà une pression importante sur son calendrier d’exécution.

Aucune preuve ne permet aujourd’hui d’établir un lien entre cette accélération et les dommages constatés. Toutefois, la succession des événements — retards, demande officielle d’accélération, puis incident — justifie, selon plusieurs observateurs, une expertise totalement indépendante.

 

 

Le vent relance les interrogations

 

À la suite des dommages observés sur deux réservoirs, le ministère de l’Énergie a indiqué que les vents avaient dépassé 80 km/h et précisé que les ouvrages concernés n’avaient pas encore atteint la phase de pose des toitures. Le ministère a également assuré que les réparations seraient intégralement prises en charge par l’entreprise, sans coût supplémentaire pour l’État.

Mais la question dépasse largement celle du financement des réparations.

Elle concerne avant tout la qualité de la conception, des méthodes de construction et la capacité d’une infrastructure stratégique à résister aux conditions climatiques prévues, aussi bien pendant les travaux qu’en phase d’exploitation.

La vitesse de 80 km/h mérite par ailleurs d’être confirmée par les services météorologiques nationaux à travers la publication des mesures enregistrées sur le site ou à proximité. Les données météorologiques accessibles publiquement pour Nouakchott faisaient apparaître des vitesses généralement inférieures, même si des rafales localisées plus fortes restent techniquement possibles.

La véritable question d’ingénierie est donc double : les vents étaient-ils réellement exceptionnels ? Et les réservoirs bénéficiaient-ils, au stade où se trouvait le chantier, des dispositifs temporaires de contreventement exigés par les règles de construction ?

 

Marché public ou exécution des travaux : où se situe le problème ?

 

À ce stade, rien ne permet d’affirmer que le marché aurait été entaché de corruption, que l’entreprise serait juridiquement inapte ou que les dommages seraient liés à des matériaux non conformes.

Ces conclusions ne pourraient être tirées qu’au terme d’une expertise technique et d’un examen complet des documents contractuels.

En revanche, trois zones d’ombre demeurent :

- les conditions exactes dans lesquelles EPCM Holdings a été sélectionnée par Addax Energy ;

- les références techniques ayant justifié son choix pour un dépôt de 100 000 m³ ;

- la répartition précise des responsabilités entre le ministère, la SMH, Addax, EPCM et les organismes de contrôle.

 

Une responsabilité politique qui dépasse la réparation

 

Même si le constructeur prend en charge les réparations, la responsabilité de l’autorité publique ne s’arrête pas à cette question financière.

Il appartient au ministère de garantir que le projet respecte les exigences contractuelles, les normes techniques et les standards internationaux de sécurité.

Dans un projet aussi stratégique, un rapport établi par l’entreprise exécutante ne saurait suffire. Une expertise indépendante réunissant des spécialistes des réservoirs pétroliers, de la résistance au vent, des structures métalliques et de la sécurité industrielle apparaît indispensable.

Les autres réservoirs devraient également faire l’objet d’inspections approfondies afin de vérifier que les dommages constatés ne révèlent pas une faiblesse plus générale du chantier.

 

 

Une transparence devenue indispensable

 

L’extension des capacités nationales de stockage des produits pétroliers constitue un enjeu stratégique majeur pour la Mauritanie. Le débat actuel ne doit pas conduire à remettre en cause le principe même du projet, ni à condamner prématurément les acteurs impliqués.

Mais précisément parce que cette infrastructure revêt une importance stratégique, les exigences de transparence doivent être particulièrement élevées.

L’affaire a commencé par un appel d’offres associant fourniture de carburants et construction de dépôts, s’est poursuivie par le choix d’un constructeur dont l’expérience a été publiquement questionnée, puis par des retards de chantier et, enfin, par un incident qui relance l’ensemble du dossier.

Tant que les contrats, les références techniques et les conclusions de l’enquête indépendante n’auront pas été rendus publics, une interrogation demeurera :

Les dommages constatés constituent-ils un simple incident de chantier, ou le premier signe concret des inquiétudes exprimées depuis l’attribution du marché?

 

 Moulaye Ould Sidi Ahmed

أربعاء, 22/07/2026 - 16:22