Entre impératif sécuritaire et calculs d’équilibre : que révèle le rapprochement militaire mauritano-marocain

À un moment régional particulièrement sensible, le président mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a reçu l’inspecteur général des Forces armées royales marocaines, le général Mohammed Berrid, en marge des travaux de la cinquième session de la commission militaire mixte entre les deux pays. Si cette rencontre peut apparaître, de prime abord, comme le prolongement naturel d’une coopération militaire déjà existante, elle révèle en profondeur des enjeux politiques et sécuritaires qui dépassent largement le cadre protocolaire. Elle s’inscrit dans un contexte plus large, marqué par une question centrale : comment la Mauritanie gère-t-elle l’équilibre entre les impératifs de sécurité et les pressions de la géopolitique régionale ?

 

Sur le plan immédiat, la dimension sécuritaire apparaît comme le moteur principal de ce rapprochement. Les deux pays évoluent dans un environnement régional instable, caractérisé par la dégradation de la situation au Sahel, la montée des groupes armés, ainsi que l’expansion des réseaux de trafic et de migration irrégulière. Dans ce contexte, renforcer la coordination en matière de surveillance des frontières et d’échange de renseignements relève d’un choix pragmatique autant que stratégique. La Mauritanie, frontalière d’un espace sahélo-saharien traversé par de multiples fragilités, ne peut se permettre de sous-estimer les mutations en cours à proximité de son territoire. De son côté, le Maroc cherche depuis plusieurs années à consolider sa présence sécuritaire en Afrique de l’Ouest, dans le cadre d’une vision plus large d’affirmation stratégique vers le sud.

 

Mais l’importance de cette rencontre ne réside pas seulement dans son contenu opérationnel. Elle tient aussi à sa portée politique. Lorsqu’un chef d’État reçoit personnellement un haut responsable militaire étranger de ce rang, le message dépasse le strict cadre institutionnel. Cela signifie que la coopération mauritano-marocaine dans le domaine sécuritaire n’est plus perçue comme une simple coordination technique ou comme l’expression routinière d’une commission bilatérale, mais comme un élément d’une vision plus globale portant sur la sécurité de l’espace sahélo-saharien et sur le positionnement de Nouakchott dans un environnement régional de plus en plus concurrentiel.

 

C’est précisément à ce niveau qu’apparaît toute la sensibilité de la posture mauritanienne. La Mauritanie n’envisage pas son rapprochement avec Rabat indépendamment de sa relation avec Alger. Elle sait qu’un renforcement visible de la coopération avec le Maroc sera inévitablement lu en Algérie dans une perspective politique, de la même manière que toute ouverture envers Alger demeure attentivement observée à Rabat. Dans ces conditions, Nouakchott ne semble pas s’orienter vers un alignement régional au détriment d’un autre partenaire, mais plutôt vers une forme de « diplomatie de l’équilibre prudent », dictée par les impératifs du voisinage, de l’intérêt national et de la sécurité intérieure.

 

Ces dernières années ont montré que cet équilibre n’est pas un simple choix tactique, mais qu’il s’apparente presque à une constante de la doctrine politique mauritanienne. Le pouvoir à Nouakchott sait que la stabilité interne passe aussi par la réduction des effets de polarisation extérieure, et que le pays n’a aucun intérêt à s’inscrire dans des logiques d’alignement tranché dans un espace maghrébin et sahélien déjà fortement fragmenté. Dès lors, l’approfondissement de la coopération militaire avec le Maroc ne signifie pas nécessairement un changement de cap politique ; il traduit plutôt la volonté de diversifier les partenariats sécuritaires tout en préservant le fil de l’équilibre avec l’Algérie.

 

Le dossier du Sahara occidental demeure, à cet égard, l’élément le plus sensible de cette équation. Par ses dimensions historiques, géographiques et diplomatiques, ce dossier impose à la Mauritanie une vigilance constante. D’un côté, elle entretient des relations suivies avec le Maroc ; de l’autre, elle veille à ne pas fermer la porte au dialogue avec le Front Polisario, tout en évitant d’apparaître comme un acteur engagé dans la polarisation du conflit. Cette posture lui offre une marge de manœuvre diplomatique, mais elle rend aussi chacun de ses gestes susceptible d’interprétations multiples.

 

Dans cette perspective, la coopération militaire actuelle avec Rabat ne devrait pas être lue comme un infléchissement de la position mauritanienne sur le Sahara, mais plutôt comme une tentative de dissocier deux registres distincts : celui de la sécurité immédiate, dictée par les menaces concrètes du terrain, et celui du contentieux politique, que Nouakchott continue d’aborder avec prudence et souplesse. C’est cette dissociation qui permet à la Mauritanie de renforcer son partenariat sécuritaire avec le Maroc sans donner l’impression d’abandonner sa ligne traditionnelle fondée sur une distance mesurée vis-à-vis des différentes parties.

 

En définitive, la Mauritanie ne semble pas tant modifier son positionnement que chercher à le consolider. Elle envoie un signal clair d’ouverture à Rabat sur le terrain sécuritaire, tout en le maintenant dans des limites politiques qui ne rompent ni avec Alger ni avec sa doctrine constante de gestion équilibrée des rapports régionaux. Ce faisant, Nouakchott tente de concilier deux exigences : renforcer sa sécurité nationale et préserver une marge diplomatique suffisante pour éviter les coûts d’un alignement trop marqué.

 

Dans une région où les recompositions s’accélèrent et où les rivalités, ouvertes ou discrètes, se multiplient, cet équilibre mauritanien apparaît moins comme un luxe que comme une nécessité stratégique. Les États de taille moyenne ou modeste, insérés dans des environnements instables, n’ont pas toujours la possibilité de trancher de manière idéologique ou géopolitique. Ils privilégient souvent le pragmatisme, les partenariats à géométrie variable et le maintien de canaux ouverts avec l’ensemble des acteurs. C’est précisément ce que semble chercher la Mauritanie : coopérer là où l’intérêt l’exige, rester prudente là où les équilibres l’imposent, et préserver des marges de dialogue avec tous.

جمعة, 10/04/2026 - 09:09