Mauritanie : entre choc énergétique et austérité, l’économie tient-elle vraiment… ou reporte-t-elle sa crise 

La crise actuelle des marchés de l’énergie n’est plus, pour la Mauritanie, une évolution lointaine observée à distance. Elle est devenue un test direct de la solidité de son économie et de sa capacité à préserver, en même temps, ses équilibres budgétaires et sa stabilité sociale dans un environnement international de plus en plus instable. Dans cette perspective, les récentes déclarations du président de la République, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, ne traduisent pas seulement une prise de conscience officielle de la gravité de la conjoncture ; elles révèlent aussi que l’État mesure désormais que le pays affronte bien plus qu’une simple flambée passagère des prix : c’est la résilience même de son modèle économique qui est mise à l’épreuve.

 

La Mauritanie affronte aujourd’hui le choc énergétique depuis la position d’une économie encore largement exposée aux marchés extérieurs. Certes, le pays entre progressivement dans le cercle des producteurs de gaz, mais il demeure, dans sa réalité quotidienne, un importateur net de produits pétroliers. Autrement dit, toute perturbation des marchés mondiaux ne reste pas cantonnée aux statistiques du commerce extérieur ou aux équations budgétaires : elle se transmet rapidement aux coûts du transport, de l’électricité, de la production, puis aux prix des biens de consommation et, in fine, au pouvoir d’achat et à l’équilibre social.

 

C’est là que la contradiction apparaît avec le plus de netteté. Le pays qui présente ses ressources gazières comme le socle d’une nouvelle phase économique n’est pas encore en mesure de se protéger, même partiellement, des secousses du marché mondial de l’énergie. En d’autres termes, la Mauritanie commence à bénéficier de perspectives énergétiques prometteuses, sans pour autant s’être affranchie, à court terme, de sa vulnérabilité structurelle aux variations internationales des prix.

 

Au cœur de cette équation se trouve la question des subventions aux carburants, qui constitue un instrument à double tranchant. D’un côté, l’État ne peut se retirer brutalement d’un tel dispositif dans un contexte de tension, car laisser les prix évoluer librement reviendrait à transférer immédiatement le choc sur les ménages et sur les secteurs productifs, avec tous les risques sociaux et inflationnistes que cela implique. De l’autre, maintenir un niveau élevé de soutien transforme le budget public en amortisseur coûteux, au moment même où les besoins de financement dans d’autres secteurs demeurent considérables.

 

Le pouvoir se retrouve ainsi confronté à une équation particulièrement délicate : réduire le soutien, c’est exposer rapidement les catégories modestes et moyennes à une hausse brutale du coût de la vie ; le maintenir, c’est faire peser une pression croissante sur les finances publiques et, dans une certaine mesure, différer la crise sans la résoudre. Il ne s’agit donc pas seulement d’un arbitrage technique, mais d’un choix profondément politique et social sur la répartition du coût de la crise entre l’État, le marché et les citoyens.

 

Dans ce contexte, le discours sur l’austérité apparaît moins comme une orientation idéologique que comme une réponse contrainte à la tension budgétaire. Réduction des dépenses, discipline financière, recentrage des priorités : autant de mesures qui, dans l’absolu, peuvent sembler rationnelles. Mais dans une économie comme celle de la Mauritanie, l’austérité n’a rien d’une solution miracle. Elle peut même devenir un facteur d’aggravation si elle est appliquée selon une logique purement comptable, sans distinction claire entre les dépenses improductives et les investissements ou services essentiels.

 

Les économies fragiles supportent mal les recettes d’austérité classiques lorsqu’elles ne s’accompagnent pas d’un ciblage rigoureux. Réduire les dépenses de manière indistincte peut affaiblir l’investissement public, dégrader la qualité des services sociaux, accroître la vulnérabilité des populations déjà exposées et ralentir la croissance à un moment où le pays aurait précisément besoin de renforcer ses bases productives. Autrement dit, la discipline budgétaire peut préserver des équilibres sur le papier tout en érodant progressivement la capacité réelle de la société à absorber le choc.

 

Mais la crise énergétique actuelle révèle une faiblesse plus profonde encore. Elle ne met pas seulement à nu la faiblesse des marges budgétaires ; elle montre aussi les limites d’une structure économique faiblement diversifiée, à faible valeur ajoutée, et très dépendante de l’extérieur pour des éléments clés de son fonctionnement quotidien. Chaque hausse des prix de l’énergie ou des produits alimentaires au niveau mondial rappelle ainsi que l’économie nationale ne dispose pas encore de suffisamment de mécanismes internes de protection pour empêcher qu’un choc externe ne se transforme rapidement en crise intérieure.

 

C’est là le nœud du problème. La Mauritanie ne souffre pas uniquement des conséquences d’une crise importée ; elle souffre aussi d’une forte disposition interne à en subir les effets. Cette vulnérabilité tient à un modèle encore largement fondé sur les ressources primaires, sur une base productive limitée, et sur une intervention de l’État qui devient plus intense à mesure que la pression sociale monte. Dans un tel système, la stabilité reste, par nature, précaire : tant que l’environnement international demeure calme, l’équilibre paraît tenable ; mais dès qu’un choc extérieur survient, l’étroitesse des marges de manœuvre apparaît au grand jour.

 

Certes, certains indicateurs macroéconomiques peuvent donner l’image d’une relative résilience, qu’il s’agisse des réserves, des perspectives de croissance ou des recettes extractives attendues. Mais une lecture strictement macroéconomique reste insuffisante pour saisir toute la portée de la situation. Car les grands équilibres peuvent tenir pendant que la société, elle, s’use en silence sous l’effet de la hausse des prix, de l’érosion du pouvoir d’achat et de la diffusion d’un sentiment de fragilité. Entre la résistance des chiffres et la résistance des populations, il existe un écart qui détermine, au fond, la véritable portée d’une crise.

 

Le principal risque, dans la période actuelle, serait donc de réduire la réponse publique à une simple gestion d’urgence : restriction des dépenses, reports budgétaires, injonctions à la discipline administrative. De telles mesures peuvent ralentir les effets du choc, mais elles ne suffisent pas à répondre à la question centrale : comment réduire durablement la vulnérabilité du pays face aux chocs extérieurs ? Les États ne bâtissent pas leur résilience uniquement dans la réaction ; ils la construisent aussi en utilisant les crises comme des moments de révision profonde des priorités.

 

De ce point de vue, la conjoncture actuelle peut être lue à la fois comme une menace et comme une occasion. Une occasion d’accélérer réellement la transition énergétique, non comme slogan, mais comme politique visant à réduire la dépendance aux hydrocarbures importés. Une occasion d’améliorer l’efficacité de la dépense publique, au lieu de se limiter à sa contraction. Une occasion également d’élargir la base fiscale de manière plus équitable, afin que l’effort ne repose pas de façon disproportionnée sur les mêmes catégories. Et, surtout, une occasion de repenser la protection sociale pour qu’elle soit plus large, plus ciblée et plus capable d’amortir les effets de crises récurrentes.

 

Au fond, la question qui se pose aujourd’hui n’est pas seulement de savoir si la Mauritanie peut traverser cette crise. Elle est de savoir si elle en sortira avec la même logique qu’auparavant : une gestion ponctuelle de la fragilité, ou le début d’une remise en cause plus profonde des fondements de son économie. Car une économie capable de différer les effets d’un choc n’est pas nécessairement une économie capable de le surmonter. Ce que révèle clairement le moment actuel, c’est que le pays a besoin de plus que de mesures d’austérité et de réponses d’urgence : il a besoin d’une vision qui rende sa stabilité moins dépendante des circonstances extérieures et davantage fondée sur la solidité de ses ressorts internes.

سبت, 28/03/2026 - 16:03