
Avec le retour d’une dynamique internationale autour du dossier du Sahara occidental, à travers un parrainage américain direct d’un nouveau processus de négociation et la tenue à Madrid d’une réunion quadripartite réunissant le Maroc, le Polisario, l’Algérie et la Mauritanie, le conflit entre dans une phase particulièrement délicate. Une phase dont les répercussions ne se limitent pas aux parties directement concernées, mais s’étendent à l’ensemble des équilibres du nord-ouest africain. Au cœur de cette évolution, la Mauritanie se retrouve une nouvelle fois dans une position complexe : elle n’est pas partie au conflit, mais demeure l’État le plus directement exposé à ses conséquences, qu’elles soient négatives ou positives.
Au cours des dernières décennies, Nouakchott a adopté une politique de neutralité positive, un choix qui lui a permis de préserver une certaine stabilité et d’éviter l’enlisement dans des conflits régionaux ouverts. Toutefois, dans le contexte actuel, cette neutralité ne peut plus se limiter à une posture d’attente. Elle doit être soutenue par une démarche proactive claire, plaçant les intérêts mauritaniens au cœur de toute solution envisageable, plutôt que de se contenter d’observer des décisions prises dans les grandes capitales.
La première de ces priorités concerne la sécurité. La frontière nord de la Mauritanie constitue un espace vital où se croisent les enjeux de stabilité régionale, de migration irrégulière, de contrebande et de présence de groupes armés. Toute solution qui ne prévoirait pas des dispositifs stricts empêchant la militarisation de cette zone ou sa transformation en zone de vide sécuritaire transférerait la menace directement à l’intérieur du territoire mauritanien. La sécurisation des frontières et l’interdiction du déploiement de forces non étatiques à proximité demeurent donc des exigences fondamentales non négociables.
C’est dans ce contexte que Lagouira apparaît comme un élément central de l’équation sécuritaire et souveraine de la Mauritanie. Cette ville côtière située à l’extrême nord représente un véritable verrou stratégique pour le pays. L’ambiguïté entourant le statut de Lagouira depuis le retrait de la Mauritanie du conflit en 1979 a, dans les faits, constitué un rempart empêchant tout contact direct avec le Maroc et a épargné à Nouakchott un face-à-face souverain sensible aux portes de Nouadhibou.
Dès lors, toute solution future qui ne clarifierait pas explicitement le statut de Lagouira, ou qui permettrait une modification de la situation existante par un déploiement militaire ou administratif unilatéral, maintiendrait le conflit sous une forme latente et créerait pour la Mauritanie un problème sécuritaire durable sur sa façade atlantique. Lagouira n’est pas un détail périphérique, mais un nœud stratégique qui doit être traité par des dispositions explicites et des garanties internationales protégeant le statu quo et empêchant son instrumentalisation dans de futurs rapports de force régionaux.
Sur le plan économique, les enjeux ne sont pas moins sensibles. La reconfiguration politique du Sahara occidental pourrait engendrer une concurrence asymétrique entre ports et corridors commerciaux dans la région. Si les intérêts mauritaniens ne sont pas pris en compte, Nouakchott pourrait faire face à une marginalisation progressive du rôle du port de Nouadhibou, au profit de ports atlantiques bénéficiant d’importants investissements internationaux. Il est donc impératif que la Mauritanie exige son intégration dans tout projet économique régional transfrontalier, plutôt que d’en subir passivement les conséquences.
Politiquement, le respect des frontières mauritaniennes reconnues internationalement doit être érigé en ligne rouge non sujette à interprétation. L’expérience régionale a démontré que l’ambiguïté juridique, même lorsqu’elle paraît provisoire, finit par se transformer en source permanente de tensions, réactivée au gré des changements d’équilibre des forces. Il est dans l’intérêt de la Mauritanie de clore définitivement ce chapitre par des garanties écrites, claires et sans équivoque.
Dans la gestion de ses relations avec les parties concernées, Nouakchott doit faire preuve d’une diplomatie fine et équilibrée. Avec le Maroc, la stabilité demeure un intérêt commun, à condition qu’elle ne se traduise pas par une modification du statut de zones sensibles telles que Lagouira. Avec le Polisario, le dialogue reste nécessaire, mais sans tolérer l’utilisation du territoire ou des frontières mauritaniennes comme instruments d’un conflit qu’elle n’a pas choisi. Quant à l’Algérie, la coordination doit reposer sur un principe clair : la stabilité de la Mauritanie ne saurait être une monnaie d’échange dans son affrontement stratégique avec Rabat.
En définitive, la Mauritanie ne doit pas se focaliser sur la question de savoir qui sortira vainqueur du conflit du Sahara occidental, mais plutôt imposer sa propre interrogation fondamentale : comment s’assurer que toute solution, quelle qu’en soit la forme, ne génère ni nouvelle menace à ses frontières, ni charge économique supplémentaire, ni confrontation souveraine imprévisible ?
Le véritable succès de Nouakchott dans cette phase consistera à sortir de ce processus plus sûre et plus stable, après avoir su transformer sa position géographique, longtemps perçue comme un espace passif soumis aux décisions extérieures, en un facteur d’équilibre incontournable dans toute solution durable du conflit.
Aqlame



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