Décryptage des marges des prix des carburants en Mauritanie

Chaque fois que les prix des carburants augmentent en Mauritanie, le débat public se focalise presque exclusivement sur l’évolution du prix du baril sur les marchés internationaux, comme si l’équation s’arrêtait là. Or, une analyse approfondie de la structure des prix révèle une réalité différente : le problème central ne réside pas tant dans le prix du pétrole brut lui-même, que dans les marges et les coûts additionnels accumulés entre le prix d’achat international (FOB) et le prix de cession local.

 

Ces marges, largement absentes du débat public et de tout contrôle effectif, constituent aujourd’hui l’une des principales sources de déséquilibre du marché national de l’énergie. Elles imposent au consommateur final un coût qui ne reflète ni la réalité des prix internationaux, ni les coûts logistiques réels.

 

 

Comment se forme réellement le prix du carburant ?

 

En Mauritanie, le prix du carburant n’est pas calculé directement à partir du prix du baril sur le marché mondial. Il résulte d’une série d’additions financières et techniques, parmi lesquelles :

 

Prix de cession = Prix FOB (Italie)

-Fret maritime (Lavera – Nouadhibou)

-Assurance

-Transport intérieur

-Coût du financement (LIBOR + marge)

-Surcharges fixes

L’ensemble de ces composantes crée un écart significatif entre le prix de référence international et le prix de vente appliqué localement. Avec le temps, ces écarts se transforment en montants considérables qui pèsent lourdement sur le pouvoir d’achat des ménages et sur la compétitivité de l’économie nationale.

Selon des estimations non officielles, l’écart cumulé sur la période 2022–2024 atteindrait plusieurs milliards de dollars, un niveau suffisant pour reconfigurer les politiques de soutien à l’énergie ou financer des investissements structurants dans l’électricité et les transports.

 

Qui supporte réellement la charge ?

 

Aujourd’hui, le consommateur mauritanien paie à la pompe un prix largement supérieur au coût réel observé sur les marchés internationaux.

Paradoxalement, les taxes locales et les marges de distribution internes demeurent relativement modestes comparées aux marges internationales imposées par les intermédiaires commerciaux et les sociétés de négoce.

 

Autrement dit, ce n’est pas la fiscalité locale qui constitue le principal facteur de renchérissement, mais bien les marges commerciales opaques liées aux chaînes d’approvisionnement et aux contrats de long terme avec certains opérateurs internationaux.

 

Ce déséquilibre pose une véritable question de justice économique : comment un pays à revenu limité peut-il supporter des marges élevées qui ne reflètent ni les risques réels, ni les coûts effectifs de transport et de financement ?

 

La confusion entre prix de marché et équité économique

 

Les niveaux élevés des prix sont souvent justifiés par les « fluctuations des marchés mondiaux », alors qu’une part importante du prix final est fixe ou quasi fixe et peu corrélée à l’évolution du baril.

L’absence de transparence sur les termes contractuels et le manque de publication d’un décryptage clair des mécanismes de formation des prix entretiennent une défiance entre le citoyen et le décideur public. Le secteur de l’énergie devient alors une source permanente de tension sociale et politique, au lieu d’être un levier de développement.

 

Pourquoi la renégociation est devenue une nécessité nationale

 

La révision des prix de cession n’est plus un simple choix technique. Elle constitue désormais une décision économique stratégique qui impacte directement :

 

-Le pouvoir d’achat des citoyens ;

-La compétitivité des secteurs du transport, de l’industrie et de l’agriculture ;

-Les niveaux d’inflation ;

-La stabilité sociale.

 

Il est aujourd’hui attendu du ministère de l’Énergie et du Pétrole de :

 

-Renégocier les contrats avec les fournisseurs et traders internationaux afin de réduire les marges injustifiées ;

-Aligner les prix de référence sur les véritables benchmarks internationaux ;

-Publier régulièrement une décomposition transparente de la structure des prix ;

-Associer les institutions de contrôle et la société civile à la surveillance des grands contrats.

 

Un prix juste comme fondement de la stabilité

 

Le pétrole n’est pas l’unique problème.

Le véritable enjeu réside dans ce qui s’ajoute au prix du pétrole avant qu’il n’atteigne le consommateur final. La maîtrise de ces marges ne protège pas seulement le budget des ménages ; elle renforce également la souveraineté économique et restaure le principe de justice énergétique.

Construire un marché de l’énergie juste et transparent n’est pas un luxe économique, mais une condition essentielle pour la stabilité sociale et le développement durable en Mauritanie.

 

Mohamed Nourredine

Ingénieur en énergie

سبت, 10/01/2026 - 08:59