Sahara: Un conflit à plusieurs niveaux… et une crise silencieuse pour la Mauritanie

Le 9 décembre 1975, les premières détonations de la guerre du Sahara occidental retentissaient lorsque le Front Polisario lançait des attaques contre Bir Oum Grein et Inal, dans le nord de la Mauritanie. Ces événements marquaient le début d’un conflit armé régional majeur, moins d’un mois après la signature des Accords tripartites de Madrid entre l’Espagne, la Mauritanie et le Maroc, par lesquels Madrid transférait l’administration des territoires du Sahara occidental à Rabat et Nouakchott.

 

Cinquante ans plus tard, cette guerre continue de peser lourdement sur l’équilibre politique et sécuritaire de la région. Si les combats à grande échelle ont cessé depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu en 1991, le conflit s’est transformé en une crise gelée, ponctuée de tensions récurrentes, sans qu’aucune solution définitive n’ait été trouvée.

 

Un seul conflit ou plusieurs conflits imbriqués?

 

Réduire la question du Sahara occidental à un simple affrontement entre le Maroc et le Front Polisario constitue une lecture réductrice. En réalité, il s’agit de plusieurs conflits superposés : un dossier de décolonisation inachevée, un conflit de souveraineté, une rivalité régionale maghrébine, une problématique sécuritaire liée au Sahel, mais aussi — et c’est souvent passé sous silence — une crise silencieuse qui concerne directement la Mauritanie.

 

Cette complexité structurelle explique l’échec répété des solutions unilatérales, qu’elles soient fondées sur le fait accompli ou sur des approches strictement juridiques déconnectées des réalités géopolitiques.

 

La Mauritanie : d’acteur du conflit à voisin directement affecté

 

Entre 1975 et 1979, la Mauritanie fut un acteur direct de la guerre, assumant un coût militaire, sécuritaire et économique considérable, qui l’a conduite à se retirer du conflit et à signer un accord de paix avec le Polisario. Toutefois, cette sortie militaire n’a pas mis fin aux répercussions du dossier saharien sur le pays.

 

Depuis lors, la Mauritanie demeure exposée aux conséquences du conflit : fragilité de sa frontière nord, contraintes diplomatiques permanentes et vulnérabilité accrue face à toute escalade dans la zone tampon, notamment autour de Guerguerat.

 

Dans un tel contexte, la Mauritanie pourrait retrouver un rôle central et positif dans la région si elle parvient à mobiliser intelligemment l’ensemble de ses atouts, d’abord au service de ses intérêts nationaux, puis en faveur d’une solution durable au Sahara occidental. Une telle dynamique supposerait l’adoption d’une approche maghrébine commune en matière de sécurité, d’investissement, de développement et de durabilité, ouvrant la voie à la construction d’un Grand Maghreb réconcilié, stable et prospère.

 

Guerguerat : une zone tampon, non un poste frontière

 

Du point de vue du droit international, Guerguerat ne constitue pas un poste frontière entre la Mauritanie et le Maroc, mais se situe dans une zone de séparation entre la Mauritanie et le territoire du Sahara occidental. Elle représente l’entrée sud-ouest de la zone tampon (buffer strip) de cinq kilomètres de largeur longeant le mur de défense marocain.

 

Cette zone sépare la partie occidentale du Sahara occidental, administrée de facto par le Maroc, de la partie orientale contrôlée par le Front Polisario, conformément aux dispositions de l’Accord militaire n°1, signé le 24 décembre 1997 entre le Polisario et la MINURSO, puis le 22 janvier 1998 entre la MINURSO et le Maroc.

 

Une architecture militaire destinée à contenir le conflit

 

L’Accord militaire n°1 divise longitudinalement le territoire en cinq zones distinctes, chacune soumise à des restrictions précises en matière d’activités militaires. La zone tampon, incluant Guerguerat, est la plus sensible : toute présence militaire, tout tir ou survol y est strictement interdit.

 

Toute violation dans cette zone constitue une atteinte directe au cessez-le-feu, entré en vigueur le 6 septembre 1991 dans le cadre du plan de règlement onusien élaboré sous l’égide du Secrétaire général Javier Pérez de Cuéllar. Ce plan prévoyait également l’échange de prisonniers, la libération des détenus politiques, le retour des réfugiés et l’organisation d’un référendum d’autodétermination — une échéance qui n’a jamais été réalisée.

 

L’impasse politique et la recherche d’une alternative

 

Face au blocage persistant du processus référendaire, plusieurs tentatives ont émergé pour repenser les paramètres du règlement. Parmi elles figure la démarche de l’ancien envoyé personnel du Secrétaire général, Horst Köhler, qui, avant sa démission en 2019, a cherché à dépasser l’opposition binaire entre l’autonomie proposée par le Maroc et l’indépendance revendiquée par le Polisario.

 

Son approche visait un « règlement durable » à caractère confédéral, inspiré de modèles internationaux, et accordant à la Mauritanie un rôle central dans l’équilibre régional. Cette vision laissait entrevoir un scénario dans lequel les Sahraouis pourraient établir leur entité politique sur une partie de leur territoire historique, tandis que le Maroc consoliderait sa souveraineté sur le nord du Sahara, conformément aux frontières issues des Accords de Madrid. La Mauritanie, quant à elle, tirerait profit de la stabilité régionale, de la sécurisation de son espace stratégique et de la valorisation de ses avantages économiques et géopolitiques.

 

La résolution 2797 du Conseil de sécurité : la consécration du réalisme

 

Ce débat intervient dans un contexte marqué par l’adoption récente de la résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui réaffirme la nécessité d’une solution politique « réaliste, pragmatique, durable et fondée sur le compromis », sous l’égide de l’ONU. La résolution renouvelle également le mandat de la MINURSO et souligne l’importance du respect du cessez-le-feu.

 

Elle traduit une orientation internationale de plus en plus favorable à des solutions consensuelles, éloignées des approches maximalistes, et tenant compte des intérêts de l’ensemble des acteurs régionaux, au premier rang desquels figure la Mauritanie, directement concernée par la stabilité du Sahara occidental et de la région sahélienne.

 

Conclusion : dépasser la gestion de crise pour construire la paix

 

Un demi-siècle après le déclenchement de la guerre, le Sahara occidental demeure bien plus qu’un conflit gelé : il constitue un test majeur pour la capacité des États de la région à dépasser la logique de la gestion permanente de la crise et à s’engager dans la construction d’une paix durable.

 

Les leçons de l’histoire ont démontré les limites des solutions militaires et unilatérales. Le défi actuel réside dans l’émergence d’une approche régionale réaliste, inclusive et équilibrée, redonnant à la Mauritanie un rôle structurant, et ouvrant la voie à un avenir maghrébin fondé sur la sécurité collective, le développement partagé et l’intégration régionale.

أربعاء, 17/12/2025 - 10:00