
Plus de trois décennies après les années les plus sombres de la Mauritanie contemporaine, une vidéo circule, portant le visage vieilli mais toujours lourd d’ombres du colonel Ould Vaida. Dans cette apparition inattendue — une vidéo en arabe, où percent maladroitement quelques mots en français tels que “omerta” ou “mea culpa”, révélant davantage son amertume qu’une véritable volonté de vérité — l’officier, selon de nombreux témoignages et récits historiques, l’un des acteurs de la répression contre les militaires négro-mauritaniens en 1987, rompt un long silence.
Mais cette rupture, loin d’être une confession, ressemble davantage à une tentative brouillonne de réécrire une page que l’Histoire, elle, n’a jamais oubliée.
Car l’homme qui parle aujourd’hui n’est pas un inconnu. Son nom est associé, dans la mémoire collective et dans de multiples récits, aux exactions contre les populations de la vallée au début des années 1990, notamment dans la région de Bababé, où des habitants l’ont longtemps décrit comme l’un des symboles de la brutalité institutionnelle. Et pourtant, au lieu d’un mea culpa assumé, Ould Vaida livre un récit fragile, parsemé de dénégations, où la théorie du complot devient l’ultime refuge d’un ancien officier assiégé par son propre passé.
Une confession qui n’en est pas une
Diffusée à la veille du 28 novembre, date douloureusement associée aux pendaisons d’Inal, la vidéo avait tout pour être un moment de vérité. Au lieu de cela, elle se transforme en une opération maladroite de réhabilitation personnelle. Ould Vaida y écarte les faits rapportés concernant la caserne d’Azlat, minimise les violences décrites par d’innombrables victimes et témoins, et tente de faire croire qu’un « complot sénégalo-mauritanien » aurait été ourdi par des soldats noirs… désarmés et enfermés dans leur propre base.
Une thèse si absurde que même son ton trahit son malaise. Car derrière les mots — en arabe hésitant, entrecoupé de termes français utilisés comme des preuves d’érudition tardive — on sent un homme fébrile, encombré par le poids de souvenirs que rien ne semble pouvoir anesthésier. Sa voix tremble, ses phrases s’effilochent : c’est l’image d’un ancien officier rattrapé non par la justice — jamais intervenue — mais par quelque chose de bien plus tenace encore : la conscience.
Des pages que l’Histoire n’efface pas
Car ceux qui ont vécu les rafles, les tortures, les humiliations, les disparitions et les violences sexuelles rapportées par les populations de la vallée ne peuvent être trompés par cette réécriture tardive. Les événements de 1987, les purges ethniques, les crimes imputés à divers commandements et unités militaires de l’époque sont largement documentés par des survivants, des familles et des organisations de défense des droits humains.
Face à ces témoignages accumulés sur plus de 30 ans, le récit du colonel apparaît comme une tentative de diluer l’irréfutable. Il brandit des dénégations comme des boucliers de papier. Il nie, esquive, détourne, espérant peut-être que la lassitude du temps efface les traces laissées dans la mémoire collective. Mais une tragédie d’une telle profondeur ne s’atténue ni par l’oubli ni par la rhétorique.
Le spectre de Bababé et les ombres de Jreida
Les récits qui émergent de Bababé et d’autres localités dépeignent un tableau sombre : populations terrorisées, bétail confisqué ou exécuté, familles humiliées, femmes violentées, villages écrasés par une violence sans frein. Quant au camp de Jreida, en 1987, nombreux sont ceux qui désignent Ould Vaida parmi les figures les plus redoutées de ces heures sombres.
Ces accusations — lourdes, graves, persistantes — ne sont pas balayées par une simple vidéo. D'autant que l’ancien officier peine à dissimuler la tension qui l’habite. Même ses mots trahissent parfois une hostilité froide, notamment à l’égard des Halpulaar, qu’il évoque avec une amertume qui rappelle les divisions d’hier.
Un passé qui refuse de mourir
Au fond, ce qui transparaît dans cette sortie médiatique, ce n’est pas la force d’un homme qui assume, mais la fragilité d’un homme cerné par ce qu’il n’a jamais dit. Les victimes attendent la vérité, pas les fables. La reconnaissance, pas les contorsions. Le repentir, pas les théories de diversion.
Que le colonel Ould Vaida tente aujourd’hui de recoller les morceaux d’une réputation brisée importe peu face à la réalité des familles endeuillées, des survivants meurtris et des mémoires lacérées. L’Histoire, elle, ne cherche ni à pardonner ni à condamner : elle constate. Et dans ses constats, le nom de Vaida demeure inscrit — non comme témoin, mais comme acteur d’une tragédie qui, malgré les années, continue de hanter la conscience nationale.
Et si son récit hésitant révèle une chose, c’est que les ombres du passé ne se dissipent jamais vraiment. Elles attendent, patiemment, que la vérité entière soit dite.
Cheikh Tidiane DIA



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