
Au cours des dernières années, la Mauritanie est passée du statut de pays périphérique à celui de partenaire stratégique pour l’Europe. Ce repositionnement s’explique, comme le souligne le rapport du SWP, par plusieurs facteurs : le retrait occidental du Mali, du Niger et du Burkina Faso, l’explosion des départs migratoires vers les Canaries, l’entrée en production du gaz du champ GTA, et la compétition croissante entre le Maroc et l’Algérie pour l’influence régionale.
Mais derrière l’image flatteuse d’un « îlot de stabilité », le SWP met en lumière une réalité plus complexe : la Mauritanie reste un pays traversé par des tensions profondes, que le soutien européen pourrait, malgré lui, aggraver.
Une croissance économique qui profite à une élite restreinte
Le rapport note une progression significative des recettes publiques et des exportations, tirées par l’or, le fer et le gaz. Pourtant, le niveau de vie stagne : le revenu par habitant n’a pratiquement pas évolué depuis 2018, et les indicateurs sociaux demeurent faibles.
Selon le SWP, cette déconnexion s’explique par :
- la domination du secteur privé par des conglomérats familiaux liés aux cercles politiques et militaires ;
- l’usage politique des ressources publiques, entre favoritisme et clientélisme ;
- l’emprise croissante de groupes influents sur l’orpaillage artisanal, privant des milliers de mineurs des bénéfices de cette manne.
Cette dynamique renforce des clivages anciens : une élite bidhan concentrant richesse et pouvoir, face à une majorité harratine et négro-africaine cantonnée aux positions les plus vulnérables.
L’armée : pilier du système et acteur politique latent
Le SWP rappelle que l’armée demeure la véritable colonne vertébrale de l’ordre politique mauritanien. Depuis le premier coup d’État en 1978 jusqu’à celui de 2008, elle a façonné les trajectoires du pouvoir.
Sous le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, l’institution militaire reste moins visible, mais ses réseaux de commandement et d’influence sont toujours déterminants.
Le rapport alerte sur plusieurs risques :
- la concentration des postes supérieurs entre les mains d’officiers bidhan originaires de l’est et du nord ;
- l’implication de hauts gradés dans les circuits économiques, notamment dans l’or ;
- la possibilité d’une reconfiguration du pouvoir en 2029, fin du second et dernier mandat constitutionnel de Ghazouani.
Le renforcement de la coopération militaire européenne – formation, équipements, financement – pourrait donc consolider une institution qui pourrait redevenir un acteur politique décisif, y compris dans un scénario de coup d’État.
La migration : un levier de partenariat qui génère tensions et abus
La voie atlantique est devenue, depuis 2020, la principale route migratoire vers l’Europe. En 2024, plus de 47 000 personnes ont atteint les Canaries, la majorité étant parties des côtes mauritaniennes.
Le rapport du SWP montre que cette pression migratoire a transformé la Mauritanie en partenaire indispensable pour l’Espagne et l’Union européenne. Celle-ci a débloqué :
- un paquet financier de 210 millions d’euros,
- des moyens logistiques pour la surveillance côtière,
- des investissements dans les centres de rétention et d’expulsion.
Mais cette coopération a eu un effet collateral majeur :
un durcissement brutal des pratiques mauritaniennes, notamment lors des campagnes d’expulsions massives de mars 2025, dénoncées par le Mali et le Sénégal.
Le rapport met en garde contre :
- des violations rapportées lors des arrestations et renvois ;
- l’accroissement de la corruption au sein des forces de sécurité ;
- l’émergence de réseaux de passeurs plus sophistiqués, stimulés par le verrouillage européen.
Ainsi, l’externalisation de la frontière européenne pourrait paradoxalement fragiliser davantage la cohésion sociale et les relations régionales.
Conclusion : un “piliers de stabilité” aux fondations fissurées
Le SWP conclut que la Mauritanie n’est ni un État défaillant, ni le bastion de stabilité que certains présentent. Elle se trouve plutôt dans un équilibre précaire, maintenu par :
- une élite restreinte concentrant richesses et pouvoir ;
- une armée politiquement incontournable ;
- des tensions identitaires, sociales et régionales encore vives ;
- une dépendance croissante aux partenariats sécuritaires et migratoires européens.
Loin de renforcer la résilience du pays, le soutien européen – centré sur la sécurité et le contrôle migratoire – risque d’accentuer les fragilités internes et de réduire la capacité d’influence de l’UE sur les trajectoires politiques mauritaniennes.



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