L’Ouguiya à l’épreuve : lecture analytique du recul de la monnaie nationale ‏

Depuis plusieurs semaines, le marché des changes en Mauritanie enregistre une dépréciation accélérée de l’ouguiya face aux principales devises étrangères, notamment le dollar, l’euro et le franc CFA.

Bien que cette situation n’ait pas encore été officiellement qualifiée de « crise », elle révèle des signes inquiétants de fragilité monétaire et financière, reflétant la profondeur des défis auxquels fait face l’économie nationale à un moment critique de son histoire.

 

 

Un écart alarmant entre le taux officiel et le marché parallèle

 

Le marché mauritanien des devises connaît ces jours-ci un écart supérieur à 10 % entre le taux officiel et celui du marché parallèle, témoignant d’un déséquilibre croissant entre l’offre et la demande de devises.

Cette distorsion, indicatrice d’une pression persistante sur le marché, risque d’avoir des répercussions directes sur les prix, les importations et la confiance des opérateurs économiques dans l’ouguiya.

 

La Banque centrale de Mauritanie (BCM) porte une responsabilité centrale dans la maîtrise de cette dérive : elle doit injecter suffisamment de devises, renforcer le contrôle des spéculations et adapter ses instruments de politique monétaire à la réalité du terrain.

Tout retard dans l’intervention approfondit l’écart, affaiblit l’efficacité du marché officiel et menace à la fois la stabilité des prix et la crédibilité économique du pays.

 

 

Des déséquilibres structurels au-delà de la conjoncture

 

Réduire la chute de l’ouguiya à des causes conjoncturelles – telles que la hausse de la demande en dollars ou le retard des financements extérieurs – serait une simplification excessive.

La crise actuelle révèle avant tout une fragilité structurelle : une économie dépendante des importations et dépourvue d’une base productive solide.

 

Le déficit chronique de la balance commerciale et la faiblesse des revenus non extractifs rendent la monnaie nationale vulnérable aux chocs externes, en particulier lors des flambées des prix de l’énergie ou des perturbations logistiques mondiales.

 

 

Une politique monétaire sous contrainte

 

La Banque centrale évolue dans un espace restreint entre deux options difficiles : défendre la valeur de l’ouguiya en mobilisant les réserves de change, ou la laisser se déprécier pour rétablir l’équilibre externe.

Cependant, la faiblesse des instruments – taux directeurs, adjudications hebdomadaires – et l’insuffisance de coordination entre les politiques monétaire et budgétaire transforment souvent les interventions en réactions ponctuelles plutôt qu’en stratégie proactive.

 

Le manque de transparence dans la fixation du taux de change de référence favorise en outre les spéculations sur le marché parallèle, minant davantage la confiance dans le système monétaire officiel.

 

 

Des répercussions tangibles sur les prix et le pouvoir d’achat

 

La dépréciation se répercute déjà sur les marchés intérieurs : les prix des produits de base et des biens importés ont augmenté de 10 à 20 %, alors que les salaires stagnent.

Les économistes alertent sur le risque d’érosion du revenu réel des ménages et d’aggravation de la pauvreté urbaine.

L’inflation importée accroît les coûts de production, de transport et de services, risquant d’entraîner le pays dans une spirale inflationniste difficile à maîtriser.

 

 

Entre réformes différées et risques imminents

 

Les solutions de court terme ne suffisent plus.

La baisse de l’ouguiya traduit moins un manque de devises qu’une crise de confiance dans la politique économique.

Une réponse durable exige une vision intégrée : articuler la politique monétaire avec des politiques productives capables de diversifier les sources de devises, attirer les investissements, améliorer le climat des affaires et développer les secteurs exportateurs – pêche, mines, énergies renouvelables.

 

Une part des futures recettes gazières devrait être orientée vers le renforcement des réserves de change et la stabilisation de la monnaie, au lieu d’un recours excessif à l’endettement extérieur.

 

Le symptôme d’un malaise plus profond

 

La dépréciation de l’ouguiya n’est pas un simple incident monétaire, mais le symptôme d’un mal économique chronique où se mêlent fragilités structurelles et choix politiques à court terme.

Sans réformes profondes pour restaurer la confiance et l’équilibre macroéconomique, la Mauritanie risque une « crise silencieuse » dont les effets se feront sentir progressivement sur les prix, l’investissement et le niveau de vie.

 

L’ouguiya n’est pas seulement une unité monétaire en recul, mais le miroir d’une économie à la croisée des chemins – entre réforme réelle et déclin lent.

 

Par Ibrahim H., analyste financier

اثنين, 10/11/2025 - 09:20