
Il y a quelques décennies, un poète du Trarza, dépaysé aux confins du Mali, se lamentait avec le spleen de l’exil et écrivait dans un poème : « Me voici à Nara résident/ quel lien ai-je avec Nara ?! ». Comme pour dire : que diable vais-je faire dans cette galère !
Et chaque fois que je le lis, je ressens de l’incompréhension et je me sens davantage plus proche de Nara, car quels liens n’ai-je pas avec Nara, et au-delà avec tout le Mali.
Tout jeune, à Néma, je garde le souvenir d’une ville beaucoup plus connectée avec
Bamako (et Bagadadji) qu’avec Nouakchott d’avant la Route de l’Espoir. Je me rappelle
l’odeur des tonnes d’épices, de l’oignon séché, du karité, de la mangue, du tabac, …
déchargés d’un camion qui approvisionnait régulièrement notre ville. J’entends encore les salutations en bambara : « i ka kεnε wa? », « Á ní sɔgɔma ! ». Sur le chemin de l’école, je passe devant la boutique de Bamody, celle des Sakho, et celles des commerçants de Oualata qui travaillaient avec le Mali : les Moulaye Idriss, Ala Ndide, Baba Ould Deddi et Allali Ould Bahmed ; au souvenir desquels je rends un hommage affectif. Je vois encore le boubou du précepteur des PTT, feu Lamine Keita, d’un blanc impeccable, devisant avec le chef de la ville feu Moulaye Ely et d’autres notables, dans la vaste place, à l’ouest du marché central.
À la maison, on venait de recevoir une délégation de l’Arinbanda du Mali, Cheikh
Boudemaa, venu pour la ziara de Oualata, ainsi qu’un notable des Arma de Karounga, Sidi Abdalla.
Une histoire de contacts et de brassage
Plus tard, avec l’âge, mes lectures d’histoire m’ont fait découvrir un contact millénaire entre nos populations ; contact cimenté par l’avènement de l’islamisation et les brassages de nos populations. Les premiers récits des voyageurs arabes nous informent sur l’Empire du Ghana et sa capitale Koumbi Saleh (dans notre région à moins de 200 km de Néma), ainsi que sur le passage en 1225, du roi Kankan Moussa, se rendant en pèlerinage à la Mecque, arrivant à Oualata par la route du Dhar avant de se rendre au Touat par Araouan.
L’occupation de Tombouctou par Sonni Ali et les violences qu’il exerça contre ses oulémas, au dernier quart du 9ᵉ siècle de l’Hégire (15e s) eurent, paradoxalement, des effets positifs sur la ville de Oualata, car un grand nombre d’érudits s’y réfugièrent. Les historiens mentionnent parmi eux l’enfant qui deviendra plus tard le juriste Umar ibn Muhammad Aqhīt, venu avec son oncle al-Mukhtār ibn Endagha Muhammad, ainsi que le fils de ce dernier, le juriste Mahmūd. L’exode des savants de Sankoré vers Oualata constitua un événement intellectuel majeur qui contribua à la revitalisation de l’école d’érudition oualatienne, d’autant que les sources indiquent que certains de ces savants s’établirent durablement à Oualata sans retourner dans leur pays d’origine après le rétablissement de la sécurité. Par ailleurs, la stabilité politique de Tombouctou à l’époque de Sīdī Yahya al- Tādilī (mort en 866 H) et d’Endagha Muhammad al-Jad (vivant en 933 H) favorisa la diffusion précoce du savoir et des sciences dans toute la région. Comme quoi, les mouvements migratoires des populations ne sont pas un phénomène nouveau pour le Hodh !
D’après Paul Marty, ce sont les Oulad Daoud qui ont « été les premiers conquérants arabes du Hodh et du haut Sahel et ont dominé politiquement ces régions pendant deux cents ans environ (seizième et dix-septième siècles). À cette date, ils durent émigrer sous la pression de nouvelles invasions arabes, et reculer vers l’Est. Ils s’écrasèrent en longueur, le long du Niger, de Ras-el-Ma à Sokolo, … ». Paul Marty cite non seulement la tradition mais également des passages du Tarikh de Oualata (« En 1688-1689, dit-il, les Oulad Zaïm se transposèrent de Oualata vers le fleuve (Niger) ») pour prouver l’avancée des Hassane vers le Niger (Oulad Allouch Lebgar, Oulad Zeïd, Jaafra et Oulad Zaïm). Ces tribus ayant émigré de l’Afrique du Nord, on trouve déjà une partie des Oulad Daoud à Tamentit en Algérie au 15e siècle alors que les Oulad Allouch (16e siècle) venaient à Oualata à partir du Sud marocain.
Au 18e siècle, les Oulad Allouch campaient dans l’espace allant de Bassikounou au
Faguibine, alors que les Oulad Mbarek nomadisaient dans le Kingui et le Bakhounou, du temps de Omar Ould Othman Ould Hennoun Al- Abeïdi. Ils vont dans le Bakhounou et le Koussata et peuvent atteindre la mare de Dioumara et l’Oued Diagouraga, avec des cultures près de Balle. Quant aux Tinouajiou de Nioro, ils nomadisaient entre le Diawara et Balle. L’avènement au début du 19e siècle du Sultanat instauré au Bakhounou par Hennoun Ould Behdel Ould Mohamed Znagui (Oulad Mbarek) allait marquer la région pour plusieurs décennies, jusqu’à 1855 où il dut affronter l’armée d’El Hadj Oumar. La seconde moitié du 19e siècle est marquée par l’arrivée des Mechdhouf au Hodh avec l’Emir Ahmed Mahmoud, mort le 18 juillet 1884, après 40 ans de règne.
Les liens commerciaux des Maures avec Moorja, par exemple, sont très anciens. Voici le
témoignage de Mungo-Park, datant de juillet 1796 : « Nous arrivâmes à Moorja, grande
ville célèbre par son commerce du sel, et par le grand abord des Maures, qui viennent y
échanger cette denrée contre du blé (du grain, du mil) et des étoffes de coton. La plupart des habitants sont mahométans, et il n’est permis aux Kafirs (fétichistes) de boire de la bière (dalo) que dans certaines maisons ».
Une colonisation commune
Le Hodh a été colonisé à partir du Mali ; c’est pourquoi il faisait partie du Soudan français avant son rattachement à la Mauritanie par le décret du 5 juillet 1944. À l’arrivée de la colonisation, le quartier Maure de Sokolo était très important avec des commerçants originaires de Néma, Oualata et Tichit. Sokolo est le fief du Chérif de Néma, Djaafer Haïdara (Jaafar ibn El Mehdi Nemaoui), un homme d’une grande culture, qui a rencontré l’explorateur Lenz à Sokolo en 1880, et dont la descendance est aujourd’hui de nationalité malienne. Sokolo était aussi le fief d’un célèbre commerçant de Oualata Al-Bachir Ould Baba, El Mahjoubi, dit Bachir Tabouré, qui était mufti de la ville.
En 1898, Mokhtar Cheikh, chef des Mechdouf, et Alfa Souka, chef des Peuls organisèrent l’enlèvement du poste colonial du Goumbou. Ce qui a valu à Souka d’être fusillé avec Guiri Doukouré chef des Soninké de Goumbou. Les chefs des communautés se connaissaient et entretenaient des relations épistolaires avec souvent un échange de cadeaux. Plusieurs documents historiques qui en témoignent se trouvent dans la bibliothèque Umarienne enlevée par Archinard (voir lettre adressée à Madani fils d’El Hadj Oumar par l’Emir des Mechdouf, Ahmed Mahmoud Ould El Moctar Ould Lemheimid, rédigée par son secrétaire Mohamed Mahmoud Ould Mohamed Ould Oumar Ould Haman).
Le premier contact entre les Français et Sidi Ould Hennoun, chef des Oulad Daoud, s’est fait à Sokolo en 1902 par l’intermédiaire de la pression exercée sur lui par l’un de ses amis : Mamadou Ba, chef des Peul de Nampala. Preuve s’il en faut de l’ancienneté des relations d’amitié et de respect entre les responsables traditionnels de part et d’autre de la frontière ! Mamadou Ba est disciple de Modibbo Hamadi Gagny, lui-même élève de Boubou Modi qui se rattache à Souadou et à l’école de l’érudit Alfa Nouhou Tahirou, conseiller d’Ahmadou Lobbo et disciple de Cheikh Sidi El Mokhtar El Kounti. Nampala était un haut lieu de la culture islamique.
À Dilly, fief des Irlaïbé, l’influence du Foutanké Cheikh Mamadou Abdoulaye Souadou
(élève de Sidi Alwata), de celle de sa fille Oumou et de sa descendance, s’exerce jusqu’à présent. (Je me rappelle qu’il suffisait à mon père d’envoyer dans les années 1980 une lettre à feu Sidi Muhammad Modibo Kane (m.1990) (que nous appelons Sidi Ould Moudibe) pour résoudre les problèmes rencontrés par nos éleveurs au Mali). Les disciples de Souadou ont joué un rôle culturel et cultuel de premier plan : Souleymane Aliou Diallo (très respecté par tous les Oualarbé), Hamma Cina Diallo de Fogoti et son maître, Alfa Hamma, Hamadou Hammad Seïdi, Hammad Seïdi Diallo, Brahim Omar Diallo, … D’autres marabouts de la qadiria ont propagé la culture islamique : les fils de Ousmane Thierno de Demba Siguila (Baba Ousmane et Hamadou Ousmane).
L’histoire nous a gardé le nom et le rôle de plusieurs autres personnalités : Modibbo
Hamadou Diallo, marabout célèbre (tombeau à Dina), Mamadou Tierno, disciple Cheikh
Zin ad-Dîn Hamadou Soh, Bou Bakar Alfa Ousman (moqaddem du Cheikh Ali Ould Ava).
Dina (Ballé) est un village Soninké qui a connu l’influence de plusieurs marabouts qadiris: Mamadou Dramé, Ali Hamadou Diallo et Mamadou Sakho. Le cimetière de Dina abrite la tombe d’un Chérif immortalisé par Souadou dans ses poèmes ; Souadou qui repose au cimetière de Dilly avec sa fille Bâ Oumou, vénérée comme une sainte et réputée pour ses miracles. Ainsi, Dina et Dilly sont un mazar, lieu de pèlerinage pour tous.
D’autres érudits sont aussi célèbres : ceux de la famille Pamara Doukouré (Ehel Amar
Decre) de Moorja (Mourdia) dont l’ancêtre est Madalla Doukouré. Sa famille vient de
Goumbou et son père, Mamadou Dalla, élève de Marouani de Oualata. Pamara est
disciple qadri d’Ousman Sosso, et de Mohammed ben Al-Habib, des Ahel Taleb Bou
Bakar, disciple lui-même de Cheikh Mohammed Fadel. Les Doucouré ont continué à
entretenir des relations culturelles intenses avec le Hodh et en particulier avec la famille
érudite de Mohamed Yahya Al-Walati.
Il faut aussi mentionner le rôle culturel des Peul Ouwarbé et des Guirganké. Les Peul
Ouwarbé revendiquent une origine arabe : une descendance d’Oqba ben Nàfi. Les
Guirganké (ou tagdaouïch), eux aussi, sont d’origine arabe avec un brassage entre
plusieurs ethnies. Ils revendiquent être d’origine Ansar et parlaient l’Azer (mélange de
mots berbères, arabes et soninké comme à Tichit et à Aghreïjit). Habib Bérété, cadi des
Guirganké et de la plupart des Peuls Sambourou (Ehel Sambourou) est un moqaddem de Cheikh Hamahoullah. À Kassakaré, village de Kagoro, il y avait la mahadra du guirganké Abdi Ould Najem, disciple de Taleb Ould Sidi, marabout d’Alasso. Ce village comprenait plusieurs mahadras dirigés par des lettrés guirganké de la voie qadrïa : Mohammed Ahmed Ould Malik, Gagni Ould Abeïti, Mohammed Ould Khalil et Mohammed Bouna Ould Salik. D’autres personnalités guirganké de la qadrïa étaient célèbres au village Akor- Tagdaous : Bou Yazid ben Mohammed ben Bou Yazid et Al-Hadj Omar Diko.
Outre le rôle joué par les Guirganké, les villages maures se sont très tôt intégrés à la
culture locale : Ballé-Adabaï, Sélingoré et Douaich-bougou (« village idaouïch » devenu
Dossébougou des Peul Sambourou). Les principaux villages maures étaient Médina,
Kassambara-Adabaï, Tichilit Leghnem. Médina est le village des Oulad Abderrahman
(Oulad Younès). On y compte des disciples qadiri d’Al-Hadj Omar Diko Ould Brahim
(Ideyzzan), disciple de Cheikh Mohammed Lemine Ould Taleb Abd El-Ouahhab (Tefelalet). Karounga (que nous appelons « Ghrengue ») est avec Adabay le fief des Arma (ce sont les descendants des « roumat » venus avec le pacha Djouder durant l’expédition du Maroc des Saadiens). Quant au village de Kamaniouma, on retrouvait Ahel Omar ould Hennoun (Oulad Mbarek), des Gouanin et des Ighrouguen. Les Habacha (Oulad Mbarek) sont à Moussaoueli et à Keibané, à 10 km de Nara, et un peu plus loin les Zemarig (Oulad Mohammed). Khir Algany (Douaïch-bougou Koura) était peuplé par des descendants d'Oulad Younès, puis des Oulad Mbarek et des Idaouïch. Plusieurs autres villages sont éparpillés : Elorch (Oulad Mbarek) et Trounbani (Ehel Ghoulam). On peut encore citer d’autres villages : Daye, Guesri, Bougdeym, Tenguenague, Savantara, Bamma, Djambour, Sreydou, Bir ehel Moussa, Tintaneh, Toueymiret, Mbye, Bougheffare, Ngalbale, Djakouye (Seybe), …
La richesse et la profondeur des relations historiques évoquées du côté de Goumbou et
de Nara sont similaires sinon plus importantes du côté de Nioro, fief des personnalités de Tichit-Kounda. Nioro est aussi le fief de la zaouiya de Cheikh Hamahoullah dont l’influence est encore notoire. Fils de Mohamedou Ould Seyedna Oumar (son grand père habitait à Djégui, 60 km au Nord de Nara) et de Aïssa Diallo, Cheikh Hamahoullah a été déporté par la colonisation mais ses disciples sont répandus en Mauritanie et au Mali. Le regretté Hampaté Ba est l’un de ceux-ci ainsi que son maître Thierno Bocar, le sage de Bandiagara.
Inutile de rappeler les relations avec les Arabes du Tilemsi, les cercles de Goundam,
Tombouctou, Léré, Niono, etc.
Inutile aussi de dire que toutes les régions frontalières jusqu’au Guidinakha ont autant de relations d’une richesse extraordinaire avec leurs voisins du Mali.
Une tradition de bon voisinage après les indépendances
Le préambule du Traité de Kayes traduit la volonté politique et diplomatique du Mali et de la Mauritanie d’établir une relation de bon voisinage fondée sur la paix, la coopération et la confiance mutuelle. Il s’ouvre sur un rappel des liens historiques, culturels et humains entre les deux peuples, ancrant ainsi le traité dans une continuité de fraternité sahélienne.
Les deux États affirment ensuite leur désir de tourner la page des différends frontaliers,
sources de tension après les indépendances, en s’appuyant sur les accords antérieurs de Nouakchott, Kiffa et Bamako. Le texte s’inscrit aussi dans un cadre plus large : celui de la solidarité africaine et des principes de la Charte des Nations Unies, soulignant leur
adhésion aux idéaux de coopération pacifique et d’unité continentale. En somme, ce
préambule ne se limite pas à une simple question de frontière ; il exprime une vision
politique ambitieuse où la délimitation territoriale devient le fondement d’une ère de
stabilité, d’amitié et d’intégration africaine. C’est un chef-d’œuvre de diplomatie et de
sagesse :
« Conscients des liens traditionnels qui unissent le Peuple Malien et le Peuple Mauritanien,
Désireux de sauvegarder ces liens,
Fermement décidés à instaurer une ère de paix durable entre le Mali et la Mauritanie sur la base de la confiance réciproque,
Désireux de favoriser la coopération entre leurs États, conformément à l'esprit de
solidarité africaine et aux principes de la charte des Nations Unies,
Convaincus que l'amitié, la coopération entre leurs pays contribueront à faciliter la
réalisation de l'Unité africaine,
Soucieux dans ce sens, de mettre un terme définitif aux conflits frontaliers conformément aux dispositions des Accords signés à Nouakchott le 15 Janvier 1960, à Kiffa le 3 Août 1962 et à Bamako le 24 Novembre 1962
ONT CONCLU LE PRESENT TRAITE, … »
Rappelons aussi que feu Moktar Ould Daddah a servi de médiateur en 1964 entre le
Président Modibo Keita du Mali et son homologue burkinabè (Haute-Volta à l’époque) le Président Maurice Yaméogo. Il a travaillé aussi pour la normalisation des relations entre le Général de Gaulle et Modibo Keita ; fait reconnu par ce dernier en juin 1965 à Néma. Et Moktar dira plus tard : « j’ai beaucoup d’estime et d’amitié pour le Président Modibo Keita, qui était, malgré tout ce qui a été dit sur son compte, un grand patriote africain et qui était devenu mon ami… Les chefs d’État passent, mais les États restent. Les États n’ont pas d’amis. Ils ont seulement des intérêts. »
En juin 1969, après sa rencontre à Néma avec le nouveau Président du Mali, le lieutenant Moussa Traoré, et à la demande de celui-ci, le Président Daddah entame une médiation entre Sékou Touré et les nouveaux maîtres du Mali qui s’insultaient tous les jours sur les ondes de leurs radios. Cette médiation aboutit à renouer le dialogue entre les deux pays.
Le tracé des frontières a été déterminé sur la base des cartes héritées de la colonisation; cartes parfois imprécises d’où le recours aux discussions entre experts sur le terrain.
«Défini dans son principe par le traité de Kayes de 1963, ce tracé n’avait encore pu être
déterminé sur le terrain. Tracé qui, du reste, n’était litigieux que dans la région de
Ouagadou. En effet sur ce point, les experts des deux pays n’arrivaient pas à se mettre
d’accord. Ce que voyant, Moussa Traoré et moi-même convenons de nous réunir à Kayes, les 20 et 21 juillet 1970 » (Daddah). Cette rencontre va mettre sur place une commission technique mixte pour le tracé des frontières qui devait se réunir périodiquement. Le doyen de cette commission du côté mauritanien est l’Émir Sidi Mohamed Ould Abderrahmane, fin connaisseur de ces frontières.
Lorsque Daddah quittait le pouvoir, en juillet 1978, il estimait que « les relations entre la
République Islamique de Mauritanie et le Mali étaient globalement convenables sinon
bonnes ». Depuis lors, tous les gouvernements qui se sont succédé en Mauritanie avaient comme priorité constante de leur diplomatie -et à juste titre- la préservation des relations de coopération et de bon voisinage avec le Mali. Des militaires ont été nommés comme préfets ou gouverneurs dans les villes du Nord, jamais dans les zones frontalières avec le Mali qui étaient confiées à des rencontres entre les administrateurs civils des deux côtés ; administrateurs qui ont réussi à renforcer la paix et la solidarité entre les deux pays avec le plus souvent une complicité et des relations humaines qui transcendent toute difficulté.
Une enquête récente auprès des malades hospitalisés dans les hôpitaux de Nara donne
une majorité d’hospitalisés qui parle Hassanya, soit environ 28 %. Les échanges économiques entre les deux pays se sont développés avec une ferme volonté politique de les faciliter. Le pastoralisme est régi par des textes garantissant la liberté de mouvement : l'Accord Zoo-sanitaire signé le 20 juillet 1960 et amendé le 2 février 1986, l'Accord révisé sur la transhumance entre le Mali et la Mauritanie (26 janvier 2005), la Décision relative à la Politique-cadre de l'Union Africaine sur le pastoralisme (2011), les Déclarations de N’Djamena (mai 2013) et de Nouakchott (octobre 2013) portant sur la promotion du pastoralisme, et la Convention de l'Union Africaine portant Coopération Transfrontalière de Niamey (Malabo, 27 juin 2014).
C’est ainsi que le recensement des ovins dans le cercle de Nara donne 12 507 têtes pour des Nationaux et 19 797 pour des Mauritaniens. Et pour les caprins, les chiffres sont respectivement de 6174 et 4002. Mais l’essentiel des troupeaux transhumants depuis le Hodh dépassent Nara vers le Cercle de Banamba (ovins 10 847 têtes pour les Maliens contre 31 948 pour les Mauritaniens, et caprins : resp. 7517 et 7542 têtes). Les chiffres réels de notre cheptel sont beaucoup plus importants car les éleveurs ont tendance à minorer les déclarations pour éviter les taxes.
Défis et perspectives
L’histoire partagée entre le Hodh Charghi et le Mali a tissé, au fil des siècles, des liens
humains, culturels et économiques d’une densité exceptionnelle. Ces relations de parenté, de commerce, d’enseignement religieux et de mobilité pastorale ont façonné un espace de coexistence et de solidarité, bien avant que la frontière moderne ne soit tracée.
Aujourd’hui encore, malgré les crises et les turbulences du Sahel, cet héritage demeure
vivant : il constitue le socle sur lequel il faut désormais bâtir une nouvelle dynamique de
coopération civile.
1. Des défis multiples, mais surmontables
La région frontalière fait face à de nombreux défis interdépendants :
• L’insécurité et les menaces terroristes qui fragilisent la confiance et freinent les
échanges ;
• La pauvreté persistante et la rareté des opportunités économiques pour la
jeunesse ;
• La dégradation environnementale qui complique la mobilité pastorale et alimente
les tensions autour des ressources ;
• Le recul de la médiation traditionnelle et la perte progressive du dialogue
intercommunautaire, pourtant si précieux ;
• Enfin, la faiblesse de la coordination entre acteurs non étatiques, laissant la
coopération transfrontalière dépendante des seules initiatives gouvernementales.
Ces difficultés ne doivent pas être perçues comme des fatalités, mais comme des défis à relever collectivement. Le Hodh Charghi dispose d’un potentiel humain, spirituel et
culturel considérable : il peut redevenir un pont entre le Maghreb et le Sahel, entre le
monde arabe et l’Afrique noire, entre les rives de l’histoire et celles du futur.
2. Une société civile à éveiller
Face à l’ampleur des enjeux, il est temps de susciter une prise de conscience civique : la paix et la coopération ne peuvent plus être seulement l’affaire des gouvernements.
Les populations locales, les notables, les ulémas, les commerçants, les jeunes et les
femmes ont un rôle déterminant à jouer. Il s’agit de donner une voix organisée à cette
société civile par la création, dans un premier temps, d’une association mauritanienne du Hodh Charghi pour la coopération et le bon voisinage, porteuse d’une vision collective et inclusive.
Cette association, dans sa phase initiale, n’a pas vocation à remplacer l’État ni à s’engager dans des actions risquées. Elle devra au contraire adopter une démarche prudente et graduelle, fondée sur l’écoute, la concertation et la pédagogie. Son premier rôle serait d’encourager le dialogue, de raviver la confiance entre les communautés et de préparer le terrain à une future association sœur du côté malien, lorsque les conditions sécuritaires le permettront.
3. Vers une stratégie multidimensionnelle et progressive
La démarche à envisager pour renforcer la coopération entre le Hodh Charghi et son
voisinage malien doit être multidimensionnelle et progressive. Multidimensionnelle, car
les liens entre les deux rives de la frontière ne se limitent pas à la géographie : ils sont
sociaux, culturels, économiques et spirituels. Progressive, car toute initiative durable doit avancer avec prudence, en respectant les réalités locales, les sensibilités communautaires et le contexte sécuritaire du moment.
a. La dimension sociale : raviver les solidarités du quotidien
Sur le plan social, il s’agit avant tout de réanimer les réseaux d’entraide et les formes
traditionnelles de solidarité qui, autrefois, garantissaient la cohésion entre tribus, familles et communautés de part et d’autre de la frontière. Les relations de voisinage, les mariages, les alliances et les pratiques d’hospitalité ont longtemps constitué un rempart contre les divisions et les tensions.
Redonner vigueur à ces liens suppose de valoriser les initiatives locales : associations de
jeunes, groupements de femmes, coopératives rurales, comités de paix, etc. Ces
structures, modestes mais enracinées, peuvent devenir les pivots d’un dialogue social
transfrontalier, par des rencontres, des journées de fraternité ou des actions communes de service communautaire.
En renouant les fils du vivre-ensemble, la société civile mauritanienne pourrait ainsi
préparer le terrain à une coopération humaine durable, basée sur la confiance et la
proximité.
b. La dimension culturelle : préserver la mémoire et cultiver l’unité
Sur le plan culturel, la frontière n’a jamais effacé la profonde continuité historique entre les populations du Hodh, du Bakhounou ou du Macina. Les mêmes traditions, les mêmes langues, les mêmes valeurs morales traversent cet espace.
Il est donc essentiel de sauvegarder la mémoire commune : celle des échanges
caravaniers, des érudits et des manuscrits, des anciennes écoles coraniques et des
grandes familles savantes.
Des activités culturelles conjointes, comme des expositions, des festivals, des conférences itinérantes ou des programmes de jumelage scolaire, peuvent contribuer à raviver ce patrimoine partagé et à créer des ponts entre les nouvelles générations. La culture devient alors un langage universel de paix, capable de dépasser les frontières administratives et de rapprocher les cœurs.
c. La dimension économique : reconstruire la confiance par les échanges
Sur le plan économique, la coopération doit s’inscrire dans une logique de proximité et de complémentarité. Les échanges de bétail, de céréales, de produits artisanaux ou de
denrées commerciales ont toujours constitué un ciment entre les populations des deux
pays.
Relancer ces circuits, même à petite échelle, c’est réactiver la confiance et redonner du
souffle à la vie locale. Dans un premier temps, il s’agit de faciliter les échanges sécurisés
dans les zones calmes : marchés frontaliers, foires traditionnelles, commerce féminin et
artisanat local.
À terme, ces micro-dynamiques économiques peuvent devenir les bases tangibles de la
paix, car une population qui échange, qui commerce, qui se parle, devient naturellement moins vulnérable aux discours de haine ou de repli.
d. La dimension spirituelle : renouer avec les valeurs de paix
Sur le plan spirituel, le Hodh Charghi est une terre d’islam savant et tolérant, où les
confréries soufies ont joué un rôle déterminant dans la diffusion du savoir et la médiation sociale. Ces réseaux religieux, respectés et enracinés, peuvent redevenir des vecteurs essentiels de dialogue et de stabilisation.
En valorisant leur message de fraternité, de justice et de solidarité, on favorise une
résistance morale à la violence et une redéfinition positive de l’identité sahélienne.
Des cercles de prêche, des rencontres inter-zawiya, ou des initiatives spirituelles pour la
paix pourraient ainsi nourrir une culture de tolérance et de responsabilité partagée, au
service du bien commun.
e. Une progression prudente et lucide
Cette stratégie ne saurait être brusque ni ambitieuse au-delà du possible. Elle doit au
contraire épouser le rythme du terrain, avancer par étapes et consolider chaque acquis
avant d’envisager le suivant.
Dans le contexte actuel, marqué par l’insécurité au-delà de la frontière, la priorité est à la consolidation interne : renforcer la cohésion du côté mauritanien, former des relais communautaires de confiance et installer un climat de sérénité.
Lorsque la stabilité reviendra progressivement au Mali, cette base solide permettra
d’élargir naturellement les passerelles de coopération et de bâtir une alliance citoyenne
équilibrée.
Ainsi pensée, la stratégie multidimensionnelle et progressive donnera au Hodh Charghi
une vocation exemplaire : celle d’un espace qui, au cœur des incertitudes sahéliennes,
choisit la voie de la sagesse, de la patience et de la fraternité durable.
4. Une frontière à réinventer
La frontière n’est pas une fracture : elle est une chance, un lieu de passage et de rencontre.
Loin de séparer, elle peut unir. Le Hodh Charghi, par sa position et son histoire, est appelé à jouer un rôle central dans cette réinvention du voisinage.
En réveillant la conscience collective, en structurant une société civile responsable et
visionnaire, la région peut ouvrir une ère nouvelle de coopération, fondée non sur la peur, mais sur la confiance, la sagesse et la fraternité.
C’est ce message d’espérance et de lucidité que doit porter ce plaidoyer : bâtir ensemble, avec prudence mais avec conviction, un espace de paix durable où la frontière devient trait d’union.
En somme : regarder vers l’avenir, bâtir sur le long terme
Au terme de cette réflexion, il importe de souligner que l’avenir du Hodh Charghi ne peut se concevoir dans l’isolement ni dans le repli. Aucun développement durable n’est
possible dans un Hodh qui tournerait le dos au Mali. Tout comme le Mali n’a aucun intérêt à tourner le dos au Hodh ! L’histoire, la géographie et la culture ont uni nos deux peuples d’une manière trop profonde pour qu’une frontière, fût-elle politique, en efface la réalité humaine.
Regarder vers l’avenir, c’est donc penser à une intégration intelligente et complémentaire, fondée sur les intérêts mutuels et la solidarité. Le Hodh Charghi, par sa position stratégique, peut et doit devenir une porte d’ouverture : non pas une périphérie oubliée, mais un carrefour vital entre le Maghreb et le Sahel.
Il est temps d’imaginer des projets structurants à long terme, capables de transformer la géographie économique de la région. Parmi eux, la perspective d’un désenclavement ferroviaire reliant le Hodh à l’Atlantique apparaît comme un axe majeur. Un tel corridor offrirait au Mali, pays enclavé, un accès stable et sécurisé vers la mer, tout en donnant à notre Région un rôle d’interface logistique et économique de premier plan. Ce serait une œuvre de vision, de paix et de prospérité partagée.
Dans le même esprit, l’accueil des réfugiés maliens doit rester fidèle à nos valeurs
ancestrales d’hospitalité et de fraternité. Ces hommes, ces femmes et ces enfants doivent se sentir ici dans leur deuxième pays, protégés et respectés, le temps que leur terre retrouve la stabilité. Leur présence, bien encadrée, peut même devenir un facteur
d’enrichissement culturel et humain pour les deux peuples.
Depuis l’indépendance, tous les gouvernements mauritaniens ont reconnu l’importance
capitale du lien avec le Mali, en en faisant une constante de la diplomatie nationale. Ce
choix de continuité et de sagesse s’est encore manifesté récemment, lorsque notre
gouvernement a refusé, à juste titre, d’appliquer l’embargo de la CEDEAO sur les
exportations vers le Mali. Ce geste fort a montré que, au-delà des pressions politiques et économiques, la fraternité des peuples demeure la boussole de notre action. Car un
embargo frappe toujours d’abord les plus vulnérables, et non les États.
Ainsi, le Hodh Charghi doit continuer à regarder vers le futur avec lucidité et ambition,
convaincu que la paix et le développement ne se bâtissent pas contre le voisin, mais avec lui. Dans un monde instable, la voie la plus sûre reste celle du dialogue, de la coopération et de la fidélité à nos valeurs de bon voisinage. C’est à cette condition que notre région pourra devenir, non pas une marge fragile, mais un espace d’avenir et de rayonnement pour toute la sous-région sahélienne.



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