
L’arrestation du citoyen français Ian Vezilier au Mali, suite à la découverte de son implication dans une tentative de coup d’État avortée, est venue confirmer ce qui n’était jusque-là que des soupçons persistants : certains employés des ambassades françaises en Afrique ne seraient en réalité que des agents de renseignement engagés dans des missions obscures visant à redessiner la scène politique selon les intérêts de Paris.
Cet événement a révélé clairement que la France continue de considérer l’Afrique de l’Ouest, et plus particulièrement la région sahélienne, comme une extension de son influence postcoloniale. Les ambassades, censées être des ponts de compréhension diplomatique, se transforment parfois en repaires où les services secrets tissent les fils de l’ingérence — tantôt en soutenant des figures putschistes, tantôt en alimentant le chaos pour justifier une intervention militaire ou diplomatique.
Les faits ont montré que Ian Vezilier, derrière le vernis de son statut diplomatique, n’était que la partie émergée d’un iceberg : une opération plus vaste visant à renverser le pouvoir au Mali et à reconfigurer les régimes du Sahel pour préserver les intérêts stratégiques de la France.
Il apparaît également que la France dispose d’un arsenal d’outils qu’elle déploie en Afrique, que l’on peut regrouper en trois fonctions principales : pression, intimidation et soumission. Parmi les instruments de pression figurent les mouvements terroristes et les réseaux de criminalité organisée, qui prospèrent dans un environnement trouble, alimentés par des financements et une coordination indirecte des services de renseignement. Il y a aussi la communauté peule, marginalisée et fragmentée, utilisée parfois comme levier pour attiser les tensions ethniques et confessionnelles — comme ce fut le cas sous le régime souverain de Sékou Touré en Guinée — justifiant ainsi l’intervention française sous couvert de nécessité humanitaire ou sécuritaire.
En Mauritanie, les dossiers relatifs aux droits humains et à l’esclavage sont utilisés comme moyens de pression. Bien que ces questions soient légitimes, elles sont souvent instrumentalisées hors de leur contexte, notamment lorsque les dirigeants mauritaniens manifestent une volonté d’émancipation vis-à-vis de l’influence française ou cherchent à se rapprocher de nouveaux partenaires.
Au Sénégal, le dossier de la Casamance constitue le fouet invisible que la France agite chaque fois qu’elle souhaite ramener Dakar dans le giron de l’obéissance. Ce dossier, en sommeil depuis des années, n’a jamais été clos, car sa clôture priverait Paris d’un puissant levier.
La France a toujours su déstabiliser les situations lorsque ses intérêts ne sont pas pris en compte, en mettant en lumière les violations des droits humains ou en imposant des sanctions internationales grâce à son influence dans les institutions mondiales et les médias occidentaux.
Sous les bannières de la démocratie et des droits de l’homme, elle impose à certains peuples des systèmes politiques fragiles, plus enclins à suivre les recommandations de Paris qu’à répondre aux aspirations populaires. La souveraineté est remplacée par des élections démocratiques de façade, organisées sous supervision française, qui aboutissent souvent à l’installation de dirigeants dociles plutôt que réformateurs.
En juin 1998, alors que je me trouvais en Guinée-Bissau parmi un groupe de commerçants, le soulèvement mené par Ansumane Mané contre le président João Bernardo Vieira éclata. Vieira accusa Mané — son compagnon de lutte pour l’indépendance — d’avoir acheminé des armes aux rebelles de Casamance. Mané répliqua qu’ils agissaient de concert et que Vieira était parfaitement informé de tous les détails. Mané fut limogé le 6 juin 1998, et dès le lendemain, la guerre civile éclata.
J’ai eu l’occasion de rencontrer Mané à cette époque. Je l’ai trouvé digne, patriote, visionnaire. Il comprenait l’importance de la Casamance et l’impact de ses troubles sur la Guinée-Bissau, en raison des liens historiques et sociaux, et il était déterminé à parvenir à une solution politique durable.
Mais la France ne pouvait accueillir favorablement un projet souverain authentique en Casamance, ni dans la sous-région. Elle intervint par ses canaux habituels et ses relais dociles pour imposer une solution démocratique sur mesure, vidant les revendications souverainistes de leur substance. Des élections de façade furent organisées, et Ansumane Mané fut assassiné. Son élimination eut un impact comparable à celui de l’assassinat d’Amílcar Cabral, bien que moins retentissant, car elle réduisit au silence une voix souverainiste qui voulait écrire un scénario alternatif, loin des récits préfabriqués. Le scénario imposé visait à apaiser la Casamance sans la résoudre, afin qu’elle reste en état de veille, prête à être réactivée, car son rôle fonctionnel n’était pas terminé. Elle devait rester un bâton que la France agite chaque fois que le Sénégal manifeste une velléité souverainiste.
En vérité, chaque pays d’Afrique de l’Ouest possède son propre fouet disciplinaire dans les tiroirs de la politique française, prêt à être utilisé au moment jugé opportun.
Ainsi, ce qui se passe au Sahel ne peut être compris qu’à travers cette grille de lecture : la France ne veut pas de nations fortes, mais des États dociles. Les coups d’État, tout comme la démocratie, sont des outils qu’elle manie selon ses besoins.
L’arrestation de Vezilier n’est pas une simple affaire d’espionnage, mais un moment de révélation : le Sahel n’est pas seulement une zone de conflit ou de terrorisme, mais un théâtre d’offensive renseignementale contre toute tentative d’indépendance politique réelle.



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