Fuites audio et calcul politique : les prémices de l'élection de 2029

Depuis près de deux décennies, je suis avec une attention soutenue la question de la lutte pour le pouvoir en Mauritanie, lutte qui s’intensifie à l’approche de chaque échéance présidentielle. Ce combat repose généralement sur une combinaison de méthodes diverses : d’un côté, l’opposition recourt à l’agitation et à la diabolisation ; de l’autre, le pouvoir use d’exclusion et de marginalisation. Une configuration qui illustre parfaitement la description donnée par l’écrivain britannique Martin Meredith dans son ouvrage The State of Africa: A History of the Continent Since Independence, où il évoque les régimes des « Big Men », ces « hommes forts » du continent.

 

Fait inhabituel, les débats sur le successeur éventuel du président ont émergé de façon précoce, révélant au sein de la majorité des clivages qui traduisent la volonté de certains d’imposer leur agenda. Cette dynamique est portée par ce que j’appelle « l’obsession de l’après-deux-mandats », devenue la grille de lecture dominante dans la recherche du profil de celui qui gouvernera après l’actuel chef de l’État. D’où l’impératif, pour ce dernier, de concevoir une sortie sécurisée face à une société qui a érigé en tradition l’art de tendre des pièges derrière les slogans de l’adhésion inconditionnelle.

 

L’évocation précoce du dialogue par le président a ouvert la voie à une multitude d’interrogations, d’autant plus que, de son propre aveu, le pays ne traverse aucune crise constitutionnelle. Ce paradoxe a accentué les tensions et incité certains prétendants à l’Élysée mauritanien à interpréter ce signal comme la preuve que le choix du dauphin n’est pas encore arrêté. Dès lors, le terrain s’est prêté à une escalade médiatique nourrie par les ambitions de ceux qui n’osent pas s’exprimer ouvertement. C’est ainsi que sont apparues diverses rumeurs quant à la personnalité à qui le président accorderait sa confiance pour briguer la magistrature suprême en 2029. Selon d’autres observateurs, il ne s’agit là que d’une opération de sondage destinée à tester l’opinion publique, afin de préparer en douceur l’acceptation d’un éventuel troisième mandat, adossé à un discours conciliant qui érige le dialogue en instrument de pouvoir.

 

C’est dans ce climat tendu que s’inscrivent les récents enregistrements audio du député Biram Dah Abeid, d’une durée équivalente à celle d’un programme télévisé de trente minutes consacré à un sujet brûlant. Trois éléments, en particulier, méritent d’être relevés : d’abord, son choix inédit d’adresser directement son message au peuple mauritanien, dans une démarche d’émotion visant à placer la confrontation sur le terrain « peuple contre régime » ; ensuite, la révélation d’un échange entre le ministre de l’Intérieur et le vice-président du parti Sawab, fixant les conditions de l’agrément du parti Rag ; enfin, l’accusation portée contre les islamistes, désignés comme complices du pouvoir, accusation tempérée par le rappel de ses anciennes solidarités avec eux durant les périodes de répression.

 

Il serait illusoire de dissocier ces enregistrements de la trajectoire politique de Biram, jalonnée depuis ses premières candidatures présidentielles par des alliances avec le mouvement FLAM et par des soutiens internationaux, au service d’une théorie formulée par un ancien ambassadeur d’une grande puissance à Nouakchott, connue sous le nom de Mouvement pour l’unité noire en Mauritanie. Sa rhétorique, fondée sur le populisme et le communautarisme, lui a valu l’appui de certains services de renseignement étrangers soucieux d’alimenter les tensions post-électorales. Cette stratégie poursuit deux objectifs : d’une part, générer le désordre ; d’autre part, contraindre l’État à réprimer les manifestants, afin d’ancrer dans la mémoire des jeunes négro-mauritaniens le parallèle entre les drames d’Inal et les violences actuelles.

 

Les fuites relayées traduisent ainsi l’amorce de campagnes électorales d’un genre nouveau, tirant parti des difficultés conjoncturelles que traverse le monde. C’est pourquoi certains analystes considèrent que l’un des résultats majeurs de la récente visite du président mauritanien aux États-Unis réside dans l’entrave posée aux ambitions de Biram et de ses alliés. Le refus du Sénégal d’autoriser ses activités sur son sol apparaît, dans cette logique, comme une conséquence directe de la nouvelle ligne adoptée par Nouakchott à l’égard des actions de l’IRA, perçues comme les prémices d’une campagne présidentielle anticipée.

 

Certains vont jusqu’à penser que le refus de Biram d’enregistrer son parti auprès du ministère de l’Intérieur ne relève que d’une mise en scène convenue avec le pouvoir, destinée à priver les négro-mauritaniens d’un parti proche des thèses du FLAM. Mais l’hypothèse la plus plausible demeure celle d’un chef de file de l’IRA résolu à conquérir le pouvoir et prêt, pour cela, à exploiter toutes les failles du système, au risque de donner l’illusion d’un théâtre dont les coulisses se trouveraient rue de la République, siège du ministère de l’Intérieur.

 

Dr. Meme Ould ABDALLAHI

 

أحد, 31/08/2025 - 09:42