
Depuis l’avènement du Parti du peuple en 1961, les majorités présidentielles mauritaniennes ont souvent réussi à détourner les programmes des chefs de l’État de leur vocation initiale — bâtir l’État et promouvoir le développement — pour en faire des instruments de rente politique. Elles s’appuient sur un discours traditionnel fondé sur la glorification du pouvoir, les manifestations de soutien et la répétition des mêmes slogans qui accompagnent la vie politique depuis des décennies.
Le scénario semble aujourd’hui se reproduire. Le plus préoccupant n’est pas seulement la capacité de la majorité à contourner les orientations présidentielles, mais son aptitude à reproduire ces pratiques avec des méthodes rudimentaires, malgré l’évolution des institutions et des exigences de la gouvernance moderne.
Le Président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a rapidement identifié les profondes disparités dans la répartition des richesses et des opportunités de développement entre les régions. Il a lancé Taazour, puis le Programme de développement régional, avec l’ambition d’orienter l’investissement public vers les zones les moins favorisées et de réduire les inégalités territoriales.
Le Premier ministre a, de son côté, annoncé une série de projets à réaliser en 2025 et 2026 dans les domaines de l’éducation, des routes, des infrastructures et du développement, en fonction des besoins des wilayas. La vision était ambitieuse. Mais l’exécution est restée en deçà des attentes et, à l’approche des échéances annoncées, les réalisations visibles demeurent disproportionnées par rapport à l’ampleur des promesses.
Cette fracture entre le discours et l’action soulève une question essentielle : le problème réside-t-il dans les ressources, dans les mécanismes d’exécution ou dans la capacité de la bureaucratie et de la majorité à détourner les projets de leurs objectifs initiaux ?
Lors du dernier Festival de l’équité dans la wilaya de l’Inchiri, un député d’Akjoujt a exprimé son inquiétude face aux déséquilibres dans la répartition des richesses entre les wilayas, mettant en garde contre l’exploitation de l’ouverture du Président et de ses ambitions réformatrices.
La majorité semble poursuivre deux stratégies complémentaires : transformer les ressources liées aux projets publics en instruments d’influence et d’intérêts particuliers, tout en menant une campagne destinée à gonfler artificiellement le bilan, allant parfois jusqu’à présenter des projets non réalisés comme des acquis, parallèlement à la promotion d’un troisième mandat.
Le danger est évident : lorsque la majorité cesse d’être un instrument d’exécution du programme présidentiel pour devenir un intermédiaire chargé de fabriquer une image de réussite conforme à ses intérêts, elle freine le développement, fragilise le lien entre le Président et la société, puis lui fait porter le coût politique de ses propres défaillances.
Plus grave encore, elle transforme la responsabilité en variable d’ajustement. L’expression « instructions supérieures » devient alors un véritable mot de passe : il suffit d’attribuer une décision au Président pour que son exécutant se présente comme un simple fonctionnaire ayant obéi aux ordres, tandis que le chef de l’État en assume seul le coût politique.
Le Président se trouve ainsi face à une contradiction majeure : il porte un projet fondé sur une meilleure répartition des opportunités et l’égalité des chances, tandis que certains cercles de la majorité s’emploient à redistribuer l’influence plutôt que la richesse, les slogans plutôt que les projets.
Lorsque la majorité devient plus soucieuse de protéger son image que de mettre en œuvre le projet présidentiel, elle cesse d’être une force d’appui et devient, de fait, un obstacle aux ambitions et aux engagements de Ghazouani.
Dr. Meme Ould ABDALLAHI



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