La petite nomade 

Cette chaleur lourde ne prédisait rien d’autre qu’une pluie torrentielle, capable de faire ruisseler les dunes elles-mêmes. Le désert avait soif, une soif ancienne, presque sacrée. Et nous aussi. Une bonne rasade tombée du ciel, fraîche et vivifiante sur nos peaux tannées par des journées entières passées dehors, était attendue comme une promesse murmurée à l’horizon.

L’errance nous manquait. Elle vibrait en nous comme un appel retenu. Mais nous étions immobilisés par la cueillette des dattes, ces fruits précieux dont nous faisions des provisions, impossibles à abandonner avant l’annonce de l’hivernage et tout indiquait que ce jour était enfin venu.

À l’horizon, lentement, solennellement, se formait un nuage ocre, immense, presque irréel.

Ma mère sursauta, ses yeux s’agrandissant d’un seul coup, comme si elle venait de lire dans le ciel un message que nous ne comprenions pas encore.

« Rangez tout ! » cria-t-elle d’une voix qui ne souffrait aucune hésitation.« Attachez bien les cabris ! Et allez , vite, enlever les piquets aux coins de la tente ! Nous allons la laisser sur les arceaux… Une tempête s’annonce. Qu’Allah nous en protège ! »

« Maman… elle est si grande… » murmura ma sœur, la voix tremblante, les yeux fixés sur ce nuage qui avançait comme une bête.

Je lui pris la main.« Ne regarde pas trop longtemps. Aide-moi plutôt. »

« J’ai peur… » souffla-t-elle.

« Moi aussi… mais papa va venir. Il vient toujours. »

Déjà, les grains de sable commençaient à frissonner, comme animés d’une vie propre, comme s’ils vibraient sous les pas invisibles d’un géant. Le ciel se couvrait avant même que la terre n’ose s’assombrir.

« Plus vite ! » insistait ma mère. « Le désert ne prévient pas deux fois ! »

Nous nous regroupâmes sous le lourd tissu de laine de chèvre et de dromadaire, notre refuge, notre fragile forteresse. À peine les premières rafales s’abattirent-elles que nous ressentîmes les secousses violentes de notre bulle noire, déjà méconnaissable, comme si elle changeait de peau.

« Tenez la toile ! » cria ma mère. « Ne la lâchez pas ! »

« Elle glisse ! » cria ma sœur, ses doigts crispés.« Je n’y arrive pas ! »

« Serre plus fort ! » lui dis-je, haletante. « Pense aux jours où on devra la recoudre si elle s’envole ! »

Ma mère ajouta, presque en grondant :« Si elle part, il faudra aller la chercher loin… et parfois en lambeaux. Vous voulez passer la journée à raccommoder ? »

« Non ! » répondit ma sœur en serrant les dents, les larmes mêlées au sable.

Couchée sur ses arcs de bois rigides, la tente résistait, mais à quel prix. Elle ne risquait pas de s’envoler, du moins, c’est ce que nous espérions. Sinon, il faudrait courir derrière elle, parfois à des centaines de mètres, la retrouver déchirée en deux… et recommencer, aiguille en main, le lent travail de réparation. Quelle corvée alors. Quelle fatigue ajoutée à celle de vivre.

Le vent redoubla de violence.

Nous tenions la toile de toutes nos forces, mais elle semblait vouloir nous échapper, comme si elle refusait de nous appartenir encore. Les yeux fermés, fouettés par le sable, nous entendions à peine la voix de notre mère.

« Ne lâchez pas ! Ne lâchez pas ! »

« Maman ! » cria ma sœur. « On ne va pas y arriver ! »

Alors, au milieu du tumulte, une voix surgit. Une voix ferme, profonde, rassurante — celle que nous attendions sans oser l’espérer.

« Me voilà. »

C’était mon père.

« Papa ! » cria ma sœur, sa voix brisée par le vent.« On avait peur ! »

« Je sais, » répondit-il en s’approchant, luttant contre les rafales. « Mais je suis là maintenant. Tout se passera bien. Tenez bon ! »

« Le vent est trop fort ! » dis-je. « Même à trois… »

« Alors nous serons quatre, » répondit-il, déjà agrippé à la toile. « Et s’il le faut, nous serons plus forts que lui. »

Mais le vent soufflait avec une rage telle que même la force réunie de nos bras semblait dérisoire. Notre habitation ne tenait plus qu’à un fil invisible. La poussière en suspension nous aveuglait complètement.

« Je ne vois plus rien ! » cria ma sœur.

« Ferme les yeux ! » répondit mon père. « Et tiens ! C’est tout ce qui compte ! »

Lorsque le désert se fâche, il faut attendre qu’il se calme. On ne lutte pas contre lui, on lui survit. Car dans le pire, il demeure, d’une étrange manière, le meilleur.

Puis, brusquement, le vacarme s’arrêta.

Un silence épais, presque irréel, s’installa — comme une respiration suspendue.

« C’est fini ? » murmura ma sœur.

« Non… » dit mon père, à voix basse. « Écoutez. »

Alors vinrent les gouttes. Lourdes. Denses. Vivantes.

On aurait dit qu’elles tentaient de traverser les poils tissés de notre abri, frappant avec insistance, comme pour nous atteindre malgré tout.

« La pluie ! » dis-je, incrédule.

« Redressez la tente ! Vite ! » ordonna ma mère. « Sinon l’eau va s’accumuler ! »

Nous nous précipitâmes. La tente, à moitié ensevelie, devait être relevée pour laisser l’eau glisser.

La pluie froide ruisselait, accompagnée d’éclairs qui déchiraient le ciel gris, suivis presque aussitôt du grondement du tonnerre.

Ma sœur se rapprocha de moi.« La foudre… elle peut nous toucher ? »

« Oui, » répondit mon père sans détour. « Elle tue les hommes et les animaux. C’est pour cela qu’il faut s’éloigner des arbres. »

« Alors restons ici… ensemble, » dit-elle en serrant ma main.

Les jours passeraient. La terre boirait. Les traces seraient effacées.

Et nous partirions.

Car après seulement quelques jours, il nous faudrait reprendre la route. Toujours.

Sans le mouvement, nous ne sommes plus nomades.

Scheine

جمعة, 01/05/2026 - 08:43