L'échiquier des inégalités : Entre manne naturelle et faillite institutionnelle

Chaque arrêt au feu rouge, chaque sortie d'un espace marchand ou d'une modeste boulangerie devient le théâtre d’une confrontation brutale avec la détresse humaine. Une cohorte d’hommes et de femmes, marqués par les stigmates de la précarité et l’inclémence d’un climat hostile, se précipite vers le passant pour solliciter une obole, ultime rempart contre l'inanition. Ces visages, épuisés par le manque d’accès aux soins les plus élémentaires, sont le miroir d'une dignité bafouée par l'urgence du besoin.

 

Le Paradoxe de l'abondance : Une équation non résolue

​Le tragique de cette situation réside dans son caractère profondément illogique. Comment concevoir une telle misère au sein d'une nation dont le sous-sol exhale des promesses de fortune ? Fer, or, gaz et pétrole constituent une manne extractive colossale, complétée par un littoral qui fut, en d’autres temps, l’un des plus poissonneux du globe. Pour une population n'excédant pas les quatre millions d'âmes, l'équation de la prospérité devrait être, par essence, résolue.
​Ce phénomène est ce que les économistes appellent le « paradoxe de l'abondance » ou la « malédiction des ressources ». Il illustre la situation où la richesse des ressources naturelles, loin d'être un moteur de développement global, devient le catalyseur d'une déconnexion entre la croissance macroéconomique et le bien-être réel des citoyens. Au lieu de ruisseler vers les couches les plus vulnérables, cette richesse se cristallise dans des circuits fermés, laissant le reste de la population dans une survie prophylactique précaire.

Une impuissance étatique chronique

​Face à ce naufrage social, le discours officiel et l'action gouvernementale ne parviennent plus à convaincre. Malgré les annonces de réformes et les plans de développement, l'exécutif semble incapable de surmonter les difficultés structurelles qui paralysent le pays. Les politiques publiques de redistribution s'avèrent dérisoires, sinon inexistantes, face à l'ampleur du gouffre qui se creuse. Cette incapacité à transformer la richesse nationale en services de base — éducation, santé, assainissement — révèle une défaillance profonde dans la gouvernance et une absence de vision à long terme capable de briser le cycle de la pauvreté.

​L'indécence d'une nouvelle bourgeoisie
​À l’autre extrémité de ce spectre social s’érige une bourgeoisie impromptue, dont l'opulence insolente défie l'entendement. On y croise une mosaïque d'individus aux fortunes fulgurantes : hommes d'affaires surgis du néant tel un algorithme de circonstance, anciens fonctionnaires prévaricateurs ayant dévasté les caisses publiques, ou encore figures religieuses au zèle plus mercantile que spirituel.
​Ce « monde à l'envers », né de trafics occultes et de réseaux d'influence, s'accapare les dividendes d'une croissance qui ne bénéficie qu'à une caste. C'est l'image d'une société à deux vitesses où l'indécence de la richesse des "nouveaux maîtres" côtoie, dans une indifférence presque souveraine, l'agonie du plus grand nombre de la population.
 

Eleya Mohamed

جمعة, 13/03/2026 - 01:46