
Les récentes initiatives diplomatiques de la Mauritanie dans l’espace sahélien et ouest-africain dépassent largement le cadre d’une simple activité protocolaire. L’envoi du ministre de la Défense, Hanana Ould Sidi, porteur de messages du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani aux dirigeants du Mali, du Niger, du Burkina Faso et du Tchad, combiné à la visite à Nouakchott du président sierra-léonais Julius Maada Bio, président en exercice de la CEDEAO, place la Mauritanie au cœur d’une séquence régionale particulièrement stratégique.
Le contexte régional a profondément changé ces dernières années. Les coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont bouleversé les équilibres politiques et sécuritaires du Sahel. Le G5 Sahel s’est progressivement affaibli, tandis que l’Alliance des États du Sahel (AES) s’est imposée comme un nouveau cadre politique et sécuritaire. Parallèlement, les relations entre la CEDEAO et les trois régimes militaires se sont fortement dégradées, conduisant à une rupture sans précédent dans l’histoire récente de l’intégration ouest-africaine.
Dans cette nouvelle configuration, la Mauritanie occupe une position singulière. N’étant pas membre de la CEDEAO, elle n’est pas directement associée aux tensions qui ont opposé l’organisation régionale aux pays de l’AES. Dans le même temps, elle demeure un partenaire crédible pour les institutions ouest-africaines, l’Union européenne et les partenaires occidentaux. Cette double posture lui confère une liberté de mouvement diplomatique dont disposent peu d’États de la région.
Nouakchott a en outre maintenu des canaux de dialogue avec Bamako, Niamey et Ouagadougou, malgré certaines tensions apparues ces dernières années, notamment autour des questions sécuritaires, migratoires et frontalières. Cette capacité à parler à l’ensemble des acteurs constitue aujourd’hui l’un de ses principaux atouts.
Cependant, cette position d’équilibre reste fragile. Les relations avec le Mali demeurent marquées par une forte sensibilité sécuritaire, dans un contexte de pression migratoire croissante, de présence de groupes armés le long de la frontière et d’incidents récurrents dans les zones frontalières. De leur côté, les pays de l’AES restent particulièrement vigilants face à toute initiative susceptible d’être perçue comme une tentative de réintégration indirecte dans l’espace CEDEAO ou comme le prolongement d’agendas extérieurs.
C’est dans ce contexte qu’il faut analyser la proposition attribuée au président Ghazouani d’organiser un sommet régional consacré aux nouvelles menaces sécuritaires au Sahel et en Afrique de l’Ouest. L’intérêt de cette initiative réside moins dans sa dimension symbolique que dans sa capacité potentielle à créer un nouveau cadre de concertation adapté aux réalités actuelles.
L’enjeu n’est pas simplement de réunir autour d’une même table les dirigeants de la région, mais de construire un dialogue pragmatique autour de préoccupations communes : la lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale, la gestion des frontières, les déplacements de populations, l’insécurité alimentaire ou encore les flux migratoires.
La Mauritanie pourrait disposer d’une certaine légitimité pour porter une telle démarche. Contrairement à plusieurs de ses voisins, elle est parvenue à préserver une relative stabilité intérieure face aux vagues de violence qui ont touché le centre du Sahel. Cette situation résulte d’une combinaison de facteurs : présence sécuritaire renforcée, efficacité du renseignement, gestion du champ religieux et politique de neutralité relative dans les crises régionales.
Toutefois, transformer cette expérience en influence diplomatique exige prudence et constance. La médiation régionale peut rapidement devenir un fardeau si elle n’est pas accompagnée d’une vision claire et de moyens adaptés.
Par ailleurs, ces initiatives s’inscrivent également dans un contexte international en pleine recomposition. L’Union européenne, les États-Unis et plusieurs partenaires régionaux cherchent aujourd’hui de nouveaux interlocuteurs capables de maintenir un dialogue avec les régimes sahéliens après le recul de l’influence française dans la région. Grâce à sa position géographique entre le Maghreb, l’Afrique de l’Ouest et la façade atlantique, la Mauritanie pourrait devenir un acteur incontournable dans les futurs dispositifs de coopération régionale, notamment sur les questions migratoires, énergétiques et sécuritaires.
Reste que la crédibilité de cette ambition sera jugée à l’aune des résultats. Si Nouakchott parvient à favoriser l’émergence d’un véritable cadre de dialogue associant la CEDEAO, l’AES, le Tchad et, potentiellement, d’autres acteurs régionaux comme l’Algérie et le Maroc, cela marquerait le retour de la Mauritanie parmi les principaux acteurs diplomatiques du Sahel.
Dans le cas contraire, ces démarches risqueraient d’être perçues comme une séquence diplomatique ponctuelle, liée à des objectifs plus immédiats, notamment la mobilisation de soutiens à la candidature mauritanienne au poste de secrétaire général de l’Organisation de la coopération islamique.
Au fond, la Mauritanie dispose aujourd’hui d’une opportunité rare. Le vide régional est réel, les mécanismes de dialogue sont affaiblis et le besoin d’un acteur capable de faire le lien entre des blocs de plus en plus éloignés n’a jamais été aussi fort. Mais une opportunité ne devient influence que lorsqu’elle s’appuie sur une stratégie cohérente et durable.
La véritable question n’est donc plus de savoir si la Mauritanie est active dans le Sahel. Elle est désormais de déterminer si elle dispose d’un projet régional suffisamment structuré pour transformer cette activité diplomatique en influence durable.
Ahmed El Hady



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