
Il y a cinquante-huit ans, le 29 mai 1968, la ville minière de Zouerate basculait dans l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire sociale mauritanienne. Ce jour-là, une grève des travailleurs de la Miferma, la Société des mines de fer de Mauritanie, fut réprimée dans le sang. Le bilan officiel fit état de huit morts et de vingt-quatre blessés. Mais, au-delà des chiffres, l’événement allait marquer durablement la mémoire politique du pays.
Dans cette cité née autour du minerai de fer, les ouvriers dénonçaient depuis longtemps des conditions de travail jugées humiliantes, des inégalités de traitement et une organisation sociale héritée de l’ordre colonial. La Miferma, entreprise à capitaux français, occupait alors une place centrale dans l’économie mauritanienne. Son influence dépassait largement le cadre industriel : elle pesait sur l’administration locale, sur les équilibres sociaux et sur la manière dont l’État indépendant exerçait réellement sa souveraineté.
Selon des rapports confidentiels établis à l’époque par le délégué du gouvernement, Ahmed Ould Abba, ainsi que des témoignages recueillis par une commission d’enquête du Parti du peuple mauritanien, le mouvement ouvrier trouvait son origine dans une accumulation ancienne de frustrations. Le chef du centre de F’Derick, Mahfoud Ould Boubout, évoquait déjà « les injustices vécues depuis longtemps par les travailleurs ». L’inspecteur du travail à Zouerate, Tandia Baba, parlait, lui, d’une « discrimination raciale terrible » instaurée par la société minière entre Européens et travailleurs africains.
La contestation prit corps le 27 mai 1968, lorsque les travailleurs décidèrent d’entrer en grève. Une tentative d’accord, négociée avec des représentants syndicaux proches de la direction, fut aussitôt rejetée par les grévistes. Dans la nuit, les principales artères de la ville furent bloquées. Le lendemain, la mobilisation s’amplifia encore, révélant une capacité d’organisation qui surprit les autorités locales comme le pouvoir central à Nouakchott.
Face à l’ampleur du mouvement, l’État dépêcha à Zouerate le capitaine Viah Ould El Meyouf, commandant de la gendarmerie nationale, chargé de coordonner les forces de l’armée, de la gendarmerie et de la garde. D’autres responsables furent également envoyés sur place pour tenter de désamorcer la crise. Mais les autorités se heurtèrent à une difficulté majeure : la grève était animée par une direction clandestine, distincte des structures syndicales officielles, que l’administration ne parvenait pas à identifier.
Le mercredi 29 mai, la mobilisation atteignit son point culminant. Aux travailleurs se joignirent des femmes, des commerçants, des chômeurs et des habitants de la ville. Dans l’après-midi, plusieurs milliers de personnes se rassemblèrent. L’atmosphère était lourde. Les slogans dénonçaient l’exploitation et réclamaient justice. Dans le même temps, l’appareil administratif et sécuritaire se préparait à imposer l’ordre.
Un ordre écrit autorisant l’usage des armes fut alors remis au capitaine Viah. Signé par le délégué du gouvernement, il demandait de « faire le nécessaire pour utiliser les armes afin de rétablir l’ordre troublé par la grève des travailleurs de la Miferma ».
Peu après, alors qu’un groupe de manifestants remettait une pétition revendicative aux autorités, les forces de sécurité tirèrent une grenade lacrymogène. Des jets de pierres suivirent. La riposte fut immédiate : des rafales furent tirées sur la foule.
La ville entra en deuil. Huit morts furent officiellement recensés, ainsi que vingt-quatre blessés. Des témoignages non officiels évoquèrent un bilan plus lourd. Mais l’essentiel était ailleurs : Zouerate venait de révéler, dans la violence, les contradictions d’un État encore jeune, partagé entre l’affirmation de son indépendance politique et la persistance d’une dépendance économique incarnée par la Miferma.
La nouvelle provoqua une onde de choc dans le pays. À Nouakchott, Rosso, Boutilimit et dans d’autres localités, des voix s’élevèrent pour dénoncer la répression. La revendication de nationalisation de la Miferma, jusque-là portée par certains cercles politiques et syndicaux, devint progressivement une exigence nationale. Six ans plus tard, en 1974, la Mauritanie nationalisera la société minière.
C’est pourquoi le 29 mai 1968 demeure plus qu’une date tragique. Il constitue une séquence fondatrice dans l’histoire de la conscience sociale et nationale mauritanienne. À Zouerate, la revendication salariale s’était transformée en interrogation politique : que vaut l’indépendance si les principaux leviers économiques restent contrôlés par des intérêts extérieurs ? Et que signifie la justice sociale dans un pays où les travailleurs, au cœur de la production nationale, peuvent être traités comme des sujets sans voix ?
Cinquante-huit ans plus tard, le souvenir des morts et des blessés de Zouerate continue de poser cette question à la mémoire nationale.
Liste des morts telle qu’établie par les autorités régionales à Zouerate
- Samba Abdoulaye : Toucouleur, Niabina, cercle du Brakna
- Es-Salek Ould Bilal : Oulad Bousbaa, Hartani des Ahel Eviji
- Yeb Ould Taleb : Tajakant, Nouakchott
- Mohamed Ould Nannah : Oulad Amni, Atar
- Souleymane Sankari : Soninké, Dafort, centre de Ould Yengé
- Ely Ould Niyah : Mechdouf, Atar
- Mohamed El Mokhtar Ould Jedou : Eglal Ahel Taleb Jedou, Nouakchott
- Sy Amar Ould Emijen : Itmedek, cercle d’Aleg
Liste des blessés
- Moussa Abou
- Sidi Mohamed Ould Bouadi
- Sidi Bab : Kounta
- El Mokhtar Ould Beyah
- El Kouri Ould Lehymer
- Ahmed Salem
- Daddah Ould Heddah
- Amina Mint El Kouri
- Mohamed Ould Zeini
- Mohamed Saleh
- Mohamed Lemine Ould Seyidati
- Mahfoud Ould Mbarek
- Bamb Ould Samori
- Sow Sabo
- Daouda Hamad
- Abdallah Ould Chemmad
- Mahfoud Ould Beyah
- Ebeybeh Ould Lehbib
- El Beyd Ould Taleb Mohamed
- Abderrahmane Ould Bilal
- Wan Cheikhou Amadou
- Ahmed Salem Ould Bekaye
- Kane Yahya Goldi
- Yero Coulibaly
Dossier spécial de “Aqlame”



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