
L’est de la Mauritanie est devenu le réceptacle d’un drame humain invisible qui ne cesse de s'amplifier. En 2024, la barre des 200 000 réfugiés maliens a été franchie au camp de Mberra. À cette saturation historique s'ajoute l'installation récente de 100 000 nouveaux arrivants, essentiellement issus de la communauté peule, venus se positionner dans des campements de fortune non loin de Bassiknou et d'Adel Begrou. Mais alors que les regards se tournent vers le défi logistique imposé à Nouakchott, une question plus profonde, presque taboue, doit être posée : pourquoi le Mali, en plus de ses déchirures internes, s’évertue-t-il à se fâcher avec la totalité de ses voisins ?
Le Mali face à ses voisins : à qui la faute ?
De l’Algérie à la Côte d’Ivoire, en passant par le Sénégal et la Mauritanie, la diplomatie de la junte malienne ressemble à un dynamitage en règle de ses alliances historiques. Longtemps, le récit officiel à Bamako a consisté à rejeter la faute sur l'extérieur, accusant les pays limitrophes de complicité avec des puissances occidentales ou de manque de solidarité.
Pourtant, l'examen des faits impose un autre constat : le problème ne vient pas des voisins, mais de la trajectoire choisie par Bamako. En rompant les canaux de discussion traditionnels et en multipliant les provocations verbales ou frontalières, les autorités de transition maliennes ont installé le pays dans une posture d'agressivité stérile. Ce ne sont pas les voisins qui isolent le Mali ; c'est le Mali qui s'isole lui-même, transformant des partenaires économiques et sécuritaires indispensables en adversaires présumés.
L'ambiguïté de Bamako : accuser les autres pour masquer ses failles
Cette agressivité diplomatique cache mal une profonde contradiction interne. D'un côté, les autorités maliennes fustigent régulièrement leurs voisins, les accusant d'héberger des opposants politiques ou de fermer les yeux sur les mouvements frontaliers. De l'autre, la junte se montre totalement incapable de remplir sa mission régalienne première : sécuriser son propre territoire et protéger ses citoyens.
C'est cette faillite sécuritaire interne qui pousse des centaines de milliers de Maliens sur les routes de l'exode. En réalité, le pouvoir de Bamako reproche à la Mauritanie ou à l'Algérie les conséquences d'une instabilité qu'il a lui-même alimentée. Accuser l'extérieur est devenu une stratégie commode pour détourner le regard de l'opinion publique malienne de l'incapacité de l'État à contrôler ses propres frontières.
L'illusion du monopole russe
Pour justifier cette rupture avec l'environnement régional, la junte a tout misé sur l'alliance avec Moscou. Là encore, le calcul stratégique souffre d'une profonde méconnaissance des équilibres géopolitiques locaux. Bamako a feint de croire que s'offrir à la Russie lui conférerait une exclusivité ou un bouclier diplomatique total dans le Sahel. C'est ignorer la réalité des relations russes dans la région.
La Russie n'a pas attendu les militaires maliens pour s'implanter durablement en Afrique du Nord et de l'Ouest :
Avec la Mauritanie :Les relations entre Moscou et Nouakchott sont excellentes, solides et pragmatiques depuis 1965. Elles se sont même renforcées avec un nouvel accord de coopération militaire signé en 2019 et des partenariats stratégiques majeurs, notamment dans le secteur de la pêche.
Avec l'Algérie : Alger reste le plus grand client militaire de la Russie dans le monde. La profondeur de cette alliance est telle que l'Algérie est le seul pays auquel Moscou a accepté de vendre son chasseur de cinquième génération, le Su-57 (l'équivalent du F-35 américain).
Prétendre imposer un rapport de force à Nouakchott ou Alger sous prétexte d'un arbitrage de Moscou était une erreur politique grossière. Pour la Russie, le Mali reste un théâtre d'opportunité, tandis que la Mauritanie et l'Algérie sont des partenaires historiques de premier plan.
Le grand désenchantement : le faux départ d'Africa Corps
Sur le plan strictement militaire, le réveil est particulièrement douloureux pour Bamako. Alors que la propagande officielle vantait une reconquête totale du territoire grâce aux instructeurs et paramilitaires russes, la réalité du terrain vient de briser le mythe.
Sur le front nord, la passivité voire le désengagement des forces russes suscite une colère noire au sein des rangs maliens. Lors des violents affrontements qui ont secoué les localités stratégiques de Kidal, Aguelhoc et Tessalit, les forces d'Africa Corps (ex-Wagner) n'ont pas combattu aux côtés des FAMa, préférant abandonner des positions ou rester en retrait pour préserver leurs hommes.
Face à la réalité des pertes et à un enlisement coûteux, les Russes se préparent visiblement à quitter le Mali, et ce, beaucoup plus tôt que ne l'anticipait la junte. Ce calcul de retrait laisse l'armée malienne face à ses propres limites opérationnelles, sur un territoire de 1,2 million de kilomètres carrés qu'elle est bien incapable de sécuriser seule.
L'afflux massif de civils à Bassiknou et Adel Begrou n'est pas le signe d'une "exportation de l'instabilité malienne", mais le thermomètre d'un État qui s'effondre sur lui-même à force d'avoir chassé ses alliés de l'intérieur et de l'extérieur. En choisissant la rupture avec le Sénégal pour ses accès maritimes, avec la Côte d'Ivoire, l'Algérie et la Mauritanie, la junte malienne a transformé son pays en une île enclavée au milieu du Sahel. Alors que le parrain russe prépare ses bagages après avoir refusé de mourir pour Kidal, Bamako se retrouve face à une vérité crue : à force de chercher des ennemis partout chez ses voisins pour masquer ses propres failles, on finit par se retrouver seul face à ses propres dérives.
Pourtant la clé de la porte qui mène au dialogue pour baisser les tensions dans la région est toujours sous le paillasson.
Scheine



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