L’Art de la Guerre et l’Hippomusique des Oulad Mbarek

Dans les sociétés guerrières et aristocratiques, rares sont les dynasties qui surent élever l’art de la guerre au rang d’une esthétique totale comme le firent les émirs des Oulad Mbarek. Leur puissance ne se mesurait pas seulement au fil des sabres ni à l’éclat des butins, mais à la manière dont leurs gestes furent transfigurés par les griots — ces aèdes de la gloire, soumis à l’autorité émirale mais libres d’inscrire la geste guerrière dans la chair de la musique.

La dynastie emirale des Oulad Mbarek fit naître un corpus où le cheval et l’émir se confondent, où la démarche de la monture devient mélodie, et où l’exploit guerrier se métamorphose en chor. Dans cet entrelacement, l’histoire et la mémoire musicale s’unissent pour composer ce que l’on pourrait appeler une hippomusique de la gloire.

Si les griots s’inclinèrent devant les émirs en forgeant des pièces qui glorifiaient leurs hauts faits, certains princes reçurent des hommages particuliers à travers des chors remarquables.

Le Chor "El-Vayez" accompagna le legetri de l’émir Bouseyve, se déclinant en variantes telles que "El-Barat", "Dendriyat" et "Khatmet El-Vayez", ultime conclusion du cycle.

"Esbouh Ewlad El-‘Alia", servait de véritable « petit déjeuner musical » aux émirs qui s’éveillaient au rythme de ses notes.

L’émir Othman posséda lui aussi son "Vayez", auquel répondirent le Kars de l'émir Ould Amar Ould Ely et "Chidet" l'émir Ely Cheikh, ce Chor noir de "Mekka Mouse" qui figure parmi les pièces les plus redoutées de la tradition.

À cela s’ajoutent le Chor "Intresh" de l'émir Sidi Ahmed El Mokhtar, dédié à blanchir le "srouzy" , ou encore le raffiné "Ouahjib Mnat Al-‘Aliya", ancré dans le legetri.

Chaque chor se dresse comme une stèle sonore, une inscription musicale du pouvoir.

Mais c’est dans la transmutation des pas du cheval en rythmes et en modes que les Oulad Mbarek touchèrent à l’exceptionnel. La monture ne fut pas seulement l’outil guerrier de l’émir : elle devint une source créatrice de musique.

Le chor "al-‘athra" imite la démarche hésitante mais noble du cheval de l’émir lorsqu’il trébucha.

"Afsousa", ouverture par le "tehzam", reproduisait la démarche de la célèbre jument "al-Mazouza", aux allures déséquilibrées mais empreintes d’une grâce souveraine.

Le chor "al-Razama" s’inspira du cheval d’‘Othman Aderif Ould Ebeybekar, transformant la vigueur martiale en cadences harmoniques.

Parmi les joyaux, le chor "Umm ‘Akâl", attaché au cheval d’al-Qassas Ould Amar Ould Hennoun, reste l’une des compositions les plus admirées.

Le Chor "El-Beyeg", dans le blanc du Fāgu, reproduisait les mouvements latéraux lents, comme une chorégraphie équine.

Un chor portait même exclusivement le nom de "Al-srouzy", un fāgu de la janba blanche, métaphore subtile du lien entre la selle et son cavalier. Ce n’était plus seulement la monture que l’on célébrait, mais l’union indissoluble de l’homme et de l’animal, la fidélité réciproque et l’harmonie de leurs mouvements. Dans cette fusion, l’émir et son cheval deviennent une seule entité, mi-humaine, mi-mythique, qui imprime sa trace aussi bien sur le sable des batailles que dans les rythmes de l’azawan.

Ainsi, les chevaux des Oulad Mbarek ne furent pas de simples montures : ils furent acteurs de la mémoire musicale, vecteurs de l’identité tribale, et inspirateurs d’un art syncrétique. Leurs pas, leurs trébuchements, leurs élans et leurs ruades ont donné naissance à des airs et à des mélodies qui se lièrent aux situations guerrières, aux stades du combat, et aux phases de la bataille.

L’art hassanien ne se contenta donc pas de chanter l’exploit : il le mit en musique à travers la démarche de l’animal. Ce qui se joue ici, c’est une philosophie implicite : le cheval n’est pas seulement un instrument de guerre, mais un instrument de mémoire.

Dans l’univers des Oulad Mbarek, la gloire s’incarne dans le hennissement des chevaux, transposé en rythmes, métamorphosé en chors.
Ainsi, les montures emirales, de "Al-Mazouza" à "Umm ‘Akâl", ont inscrit leurs pas dans la symphonie hassanienne, rappelant que l’histoire se compose parfois moins avec l’encre des scribes qu’avec le souffle des chevaux et les cordes supérieures de la Tidinit.

أحد, 17/08/2025 - 12:57